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- À l'ombre des jeunes filles en fleur, by Marcel Proust (volume1) :: fleur ombre
Apercu : Norpois eût sans doute trouvé selon son expression, «puant». Swann poussant jusquà la plus extrême délicatesse, en matière mondaine, la modestie et la discrétion. Adaptant aux humbles ambitions de cette femme, linstinct, le désir, lindustrie, quil avait toujours eus, il sétait ingénié à se bâtir, fort au-dessous de lancienne, une position nouvelle et appropriée à la compagne qui loccuperait avec lui. Or il sy montrait un autre homme. Swann élégant, navait été chez lui quune forme plus raffinée de la vanité et que, comme certains israélites, lancien ami de mes parents avait pu présenter tour à tour les états successifs par où avaient passé ceux de sa race, depuis le snobisme le plus naïf et la plus grossière goujaterie, jusquà la plus fine politesse. Mais la principale raison, et celle-là applicable à lhumanité en général, était que nos vertus elles-mêmes ne sont pas quelque chose de libre, de flottant, de quoi nous gardions la disponibilité permanente; elles finissent par sassocier si étroitement dans notre esprit avec les actions à loccasion desquelles nous nous sommes fait un devoir de les exercer, que si surgit pour nous une activité dun autre ordre, elle nous prend au dépourvu et sans que nous ayons seulement lidée quelle pourrait comporter la mise en uvre de ces mêmes vertus. Swann empressé avec ces nouvelles relations et les citant avec fierté, était comme ces grands artistes modestes ou généreux qui, sils se mettent à la fin de leur vie à se mêler de cuisine ou de jardinage, étalent une satisfaction naïve des louanges quon donne à leurs plats ou à leurs plates-bandes pour lesquels ils nadmettent pas la critique quils acceptent aisément sil sagit de leurs chefs-duvre; ou bien qui, donnant une de leurs toiles pour rien, ne peuvent en revanche sans mauvaise humeur perdre quarante sous aux dominos. Combray que cétait une honte et cessa presque toute relation avec sa nièce). Verdurin était déjà assez lointaine; or les honneurs, les titres officiels viennent avec les années; deuxièmement, on peut être illettré, faire des calembours stupides, et posséder un don particulier, quaucune culture générale ne remplace, comme le don du grand stratège ou du grand clinicien. Cottard était le seul maître auquel ils confieraient leur peau. Faculté, les collègues et les élèves de son mari, celui-ci au lieu découter, préférait jouer aux cartes dans un salon voisin. Mais on vantait la promptitude, la profondeur, la sûreté de son coup dil, de son diagnostic. Cottard montrait à un homme comme mon père, remarquons que la nature que nous faisons paraître dans la seconde partie de notre vie, nest pas toujours, si elle lest souvent, notre nature première développée ou flétrie, grossie ou atténuée; elle est quelquefois une nature inverse, un véritable vêtement retourné. Cottard, sa timidité, son amabilité excessives, lui avaient, dans sa jeunesse, valu de perpétuels brocards. Quel ami charitable lui conseilla lair glacial? Limportance de sa situation lui rendit plus aisé de le prendre. Verdurin où il redevenait instinctivement lui-même, il se rendit froid, volontiers silencieux, péremptoire, quand il fallait parler, noubliant pas de dire des choses désagréables. Il put faire lessai de cette nouvelle attitude devant des clients qui ne layant pas encore vu, nétaient pas à même de faire des comparaisons, et eussent été bien étonnés dapprendre quil nétait pas un homme dune rudesse naturelle. Cest surtout à limpassibilité quil sefforçait et même dans son service dhôpital, quand il débitait quelques-uns de ces calembours qui faisaient rire tout le monde, du chef de clinique au plus récent externe, il le faisait toujours sans quun muscle bougeât dans sa figure dailleurs méconnaissable depuis quil avait rasé barbe et moustaches. Norpois, ses attaches, ses opinions eussent dû le rendre suspect. Norpois, les recueillir sans avoir à craindre de celui-ci un manque de loyalisme politique contre lequel la naissance du marquis devait non pas les mettre en garde, mais les garantir. Cest dabord parce quune certaine aristocratie, élevée dès lenfance à considérer son nom comme un avantage intérieur que rien ne peut lui enlever (et dont ses pairs, ou ceux qui sont de naissance plus haute encore, connaissent assez exactement la valeur), sait quelle peut séviter, car ils ne lui ajouteraient rien, les efforts que sans résultat ultérieur appréciable, font tant de bourgeois, pour ne professer que des opinions bien portées et de ne fréquenter que des gens bien pensants. En revanche, soucieuse de se grandir aux yeux des familles princières ou ducales au-dessous desquelles elle est immédiatement située, cette aristocratie sait quelle ne le peut quen augmentant son nom de ce quil ne contenait pas, de ce qui fait quà nom égal, elle prévaudra: une influence politique, une réputation littéraire ou artistique, une grande fortune. Et les frais dont elle se dispense à légard de linutile hobereau recherché des bourgeois et de la stérile amitié duquel un prince ne lui saurait aucun gré, elle les prodiguera aux hommes politiques, fussent-ils francs-maçons, qui peuvent faire arriver dans les ambassades ou patronner dans les élections, aux artistes ou aux savants dont lappui aide à «percer» dans la branche où ils priment, à tous ceux enfin qui sont en mesure de conférer une illustration nouvelle ou de faire réussir un riche mariage. Norpois, il y avait surtout que, dans une longue pratique de la diplomatie, il sétait imbu de cet esprit négatif, routinier, conservateur, dit «esprit de gouvernement» et qui est, en effet, celui de tous les gouvernements et, en particulier, sous tous les gouvernements, lesprit des chancelleries. Il avait puisé dans la carrière, laversion, la crainte et le mépris de ces procédés plus ou moins révolutionnaires, et à tout le moins incorrects, que sont les procédés des oppositions. Sauf chez quelques illettrés du peuple et du monde, pour qui la différence des genres est lettre morte, ce qui rapproche, ce nest pas la communauté des opinions, cest la consanguinité des esprits. Avare de ses mots non seulement par pli professionnel de prudence et de réserve, mais aussi parce quils ont plus de prix, offrent plus de nuances aux yeux dhommes dont les efforts de dix années pour rapprocher deux pays se résument, se traduisent, dans un discours, dans un protocole par un simple adjectif, banal en apparence, mais où ils voient tout un monde. Commission, où il siégeait à côté de mon père, et où chacun félicitait celui-ci de lamitié que lui témoignait lancien ambassadeur. Elle étonnait mon père tout le premier. Car étant généralement peu aimable, il avait lhabitude de nêtre pas recherché en dehors du cercle de ses intimes et lavouait avec simplicité. Il avait conscience quil y avait dans les avances du diplomate, un effet de ce point de vue tout individuel où chacun se place pour décider de ses sympathies, et doù toutes les qualités intellectuelles ou la sensibilité dune personne ne seront pas auprès de lun de nous quelle ennuie ou agace une aussi bonne recommandation que la rondeur et la gaieté dune autre qui passerait, aux yeux de beaucoup pour vide, frivole et nulle. Commission où il na de relations privées avec personne. Je suis sûr quil va encore me raconter des choses palpitantes sur la guerre de 70. Bismarck avait pour son intelligence une estime particulière. Roi a vraiment de limportance, nous dit mon père qui sintéressait beaucoup à la politique étrangère. Norpois est très boutonné, mais avec moi, il souvre si gentiment. Ambassadeur navait-il pas par lui-même le genre dintelligence vers lequel elle se sentait le plus attirée. Norpois était un répertoire si complet des formes surannées du langage particulières à une carrière, à une classe, et à un temps un temps qui, pour cette carrière et cette classe-là, pourrait bien ne pas être tout à fait aboli que je regrette parfois de navoir pas retenu purement et simplement les propos que je lui ai entendu tenir. Je ne trouve pas mes chapeaux. Norpois étaient fort modernes mais des expressions. Seulement, elle sentait que cétait flatter délicatement son mari que de lui parler avec admiration du diplomate qui lui marquait une prédilection si rare. Norpois, et par là en le conduisant à en prendre une bonne aussi de lui-même, elle avait conscience de remplir celui de ses devoirs qui consistait à rendre la vie agréable à son époux, comme elle faisait quand elle veillait à ce que la cuisine fut soignée et le service silencieux. Ambassadeur pour pouvoir le louer avec sincérité. Norpois sur une enveloppe, son premier mouvement était de croire que par mauvaise chance leur correspondance sétait croisée: on eût dit quil existait, pour lui, à la poste, des levées supplémentaires et de luxe. Norpois de satisfaire à tant doccupations et dêtre si ordonné dans ses réponses, de plaire dans le monde et dêtre aimable avec nous. De plus, lerreur de ma mère comme celle de toutes les personnes qui ont trop de modestie, venait de ce quelle mettait les choses qui la concernaient au-dessous, et par conséquent en dehors des autres. Ambassadeur avait été habitué autrefois dans la diplomatie à considérer les dîners en ville comme faisant partie de ses fonctions et à y déployer une grâce invétérée dont ceût été trop lui demander de se départir par extraordinaire quand il venait chez nous. Swann et ses parents différaient de ceux que cette même famille faisait éprouver à nimporte quelle autre personne. Berma, je crois que ton père permettrait peut-être que tu y ailles: ta grandmère pourrait ty emmener. Berma, que cétait, pour un jeune homme, un souvenir à garder, que mon père, jusque-là si hostile à ce que jallasse perdre mon temps à risquer de prendre du mal pour ce quil appelait, au grand scandale de ma grandmère, des inutilités, nétait plus loin de considérer cette soirée préconisée par lambassadeur comme faisant vaguement partie dun ensemble de recettes précieuses pour la réussite dune brillante carrière. Comment, cest vous maintenant qui ne voulez pas quil y aille! Norpois avait changé sur un point bien plus important pour moi, les intentions de mon père. Norpois, qui naimait pas beaucoup les agents diplomatiques de nouvelles couches lui avait assuré quon pouvait, comme écrivain, sattirer autant de considération, exercer autant daction et garder plus dindépendance que dans les ambassades. Norpois nest pas du tout opposé à lidée que tu fasses de la littérature, mavait dit mon père. Tu causeras un peu avec lui pour quil puisse tapprécier. Mondes, il ty fera entrer, il réglera cela, cest un vieux malin; et, ma foi, il a lair de trouver que la diplomatie, aujourdhui! Berma me distrayait de mon chagrin. Swann mavait dit quelle touchait au sublime. Phèdre, cétait de ces choses fameuses que mon imagination avait tant désirées. Je les connaissais par la simple reproduction en noir et blanc quen donnent les éditions imprimées; mais mon cur battait quand je pensais, comme à la réalisation dun voyage, que je les verrais enfin baigner effectivement dans latmosphère et lensoleillement de la voix dorée. Berma dans quelque pièce dont je naurais jamais entendu parler, je naurais plus éprouvé le même étonnement délicieux davoir enfin les yeux ouverts devant lobjet inconcevable et unique de tant de milliers de mes rêves. Berma, des révélations sur certains aspects de la noblesse, de la douleur, il me semblait que ce quil y avait de grand, de réel dans ce jeu, devait lêtre davantage si lactrice le superposait à une uvre dune valeur véritable au lieu de broder en somme du vrai et du beau sur une trame médiocre et vulgaire. Berma les couvrirait, comme à fresque, des perpétuelles trouvailles de son inspiration. Phèdre, étaient pour moi transparents, remplis seulement de clarté, tant luvre métait connue, illuminés jusquau fond dun sourire dart. Berma elle-même quand je lus dans les journaux après le programme de ces spectacles que cétait elle qui avait résolu de se montrer de nouveau au public dans quelques-unes de ses anciennes créations. Donc, lartiste savait que certains rôles ont un intérêt qui survit à la nouveauté de leur apparition ou au succès de leur reprise, elle les considérait, interprétés par elle, comme des chefs-duvre de musée quil pouvait être instructif de remettre sous les yeux de la génération qui ly avait admirée, ou de celle qui ne ly avait pas vue. Le médecin qui me soignait celui qui mavait défendu tout voyage déconseilla à mes parents de me laisser aller au théâtre; jen reviendrais malade, pour longtemps peut-être, et jaurais en fin de compte plus de souffrance que de plaisir. Cette crainte eût pu marrêter, si ce que javais attendu dune telle représentation eût été seulement un plaisir quen somme une souffrance ultérieure peut annuler, par compensation. Venise que javais tant désirés ce que je demandais à cette matinée, cétait tout autre chose quun plaisir: des vérités appartenant à un monde plus réel que celui où je vivais, et desquelles lacquisition une fois faite ne pourrait pas mêtre enlevée par des incidents insignifiants, fussent-ils douloureux à mon corps, de mon oiseuse existence. Tout au plus, le plaisir que jaurais pendant le spectacle, mapparaissait-il comme la forme peut-être nécessaire de la perception de ces vérités; et cétait assez pour que je souhaitasse que les malaises prédits ne commençassent quune fois la représentation finie, afin quil ne fût pas par eux compromis et faussé. Et les yeux fixés sur limage inconcevable, je luttais du matin au soir contre les obstacles que ma famille mopposait. Dabord, après avoir détesté leur cruauté, leur consentement me les rendait si chers que lidée de leur faire de la peine men causait à moi-même une, à travers laquelle la vie ne mapparaissait plus comme ayant pour but la vérité, mais la tendresse, et ne me semblait plus bonne ou mauvaise que selon que mes parents seraient heureux ou malheureux. Phèdre et en considération duquel elle et mon père étaient revenus sur leur défense. Mais alors cette sorte dobligation davoir du plaisir me semblait bien lourde. Champs-Élysées», dans lautre, «pâleur janséniste, mythe solaire»; mais ces mots eux-mêmes finissaient par sobscurcir devant mon esprit, ne me disaient plus rien, perdaient tout poids; peu à peu mes hésitations devenaient si douloureuses que si javais maintenant opté pour le théâtre, ce neût plus été que pour les faire cesser et en être délivré une fois pour toutes. Divinité sans visage et sans nom qui lui avait été subrepticement substituée sous son voile. Phèdre quon venait de coller pour la première fois (et où à vrai dire le reste de la distribution ne mapportait aucun attrait nouveau qui pût me décider). Berma, assis à ma place; et de peur que mes parents neussent plus le temps den trouver deux bonnes pour ma grandmère et pour moi, je ne fis quun bond jusquà la maison, cinglé que jétais par ces mots magiques qui avaient remplacé dans ma pensée «pâleur janséniste» et «mythe solaire»: «les dames ne seront pas reçues à lorchestre en chapeau, les portes seront fermées à deux heures. Ma mère ne lavait pas oublié. York quelle avait mal entendu et quon aurait voulu dire le nom quelle connaissait déjà. Françoise avait la brûlante certitude des grands créateurs, mon lot était la cruelle inquiétude du chercheur. Berma avaient bien été transmises au personnel nouveau, sil était bien entendu que la claque ne devait jamais applaudir pour elle, que les fenêtres devaient être ouvertes tant quelle ne serait pas en scène et la moindre porte fermée après, un pot deau chaude dissimulé près delle pour faire tomber la poussière du plateau: et, en effet, dans un moment sa voiture attelée de deux chevaux à longue crinière allait sarrêter devant le théâtre, elle en descendrait enveloppée dans des fourrures, et, répondant dun geste maussade aux saluts, elle enverrait une de ses suivantes sinformer de lavant-scène quon avait réservée pour ses amis, de la température de la salle, de la composition des loges, de la tenue des ouvreuses, théâtre et public nétant pour elle quun second vêtement plus extérieur dans lequel elle entrerait et le milieu plus ou moins bon conducteur que son talent aurait à traverser. Françoise voir un mélodrame aux troisièmes galeries, elle avait assuré en rentrant que sa place était la meilleure quon pût avoir et au lieu de se trouver trop loin, sétait sentie intimidée par la proximité mystérieuse et vivante du rideau. Et, ce rideau une fois levé, quand sur la scène une table à écrire et une cheminée assez ordinaires, dailleurs, signifièrent que les personnages qui allaient entrer seraient, non pas des acteurs venus pour réciter comme jen avais vus une fois en soirée, mais des hommes en train de vivre chez eux un jour de leur vie dans laquelle je pénétrais par effraction sans quils pussent me voir mon plaisir continua de durer; il fut interrompu par une courte inquiétude: juste comme je dressais loreille avant que commençât la pièce, deux hommes entrèrent sur la scène, bien en colère, puisquils parlaient assez fort pour que dans cette salle où il y avait plus de mille personnes on distinguât toutes leurs paroles, tandis que dans un petit café on est obligé de demander au garçon ce que disent deux individus qui se collettent; mais dans le même instant étonné de voir que le public les entendait sans protester, submergé quil était par un unanime silence sur lequel vint bientôt clapoter un rire ici, un autre là, je compris que ces insolents étaient les acteurs et que la petite pièce, dite lever de rideau, venait de commencer. Elle fut suivie dun entracte si long que les spectateurs revenus à leurs places simpatientaient, tapaient des pieds. Berma dépitée par les mauvaises façons dun public aussi mal élevé, dans lequel jaurais voulu au contraire quelle pût reconnaître avec satisfaction quelques célébrités au jugement de qui elle eût attaché de limportance ne lui exprimât son mécontentement et son dédain en jouant mal. Et je regardais dun air suppliant ces brutes trépignantes qui allaient briser dans leur fureur limpression fragile et précieuse que jétais venu chercher. Mais une autre actrice donna la réplique à la première. Berma, car la seconde lui ressemblait davantage encore et, plus que lautre, avait sa diction. Toutes deux dailleurs ajoutaient à leur rôle de nobles gestes que je distinguais clairement et dont je comprenais la relation avec le texte, tandis quelles soulevaient leurs beaux péplums et aussi des intonations ingénieuses, tantôt passionnées, tantôt ironiques, qui me faisaient comprendre la signification dun vers que javais lu chez moi sans apporter assez dattention à ce quil voulait dire. Berma, de ne considérer dès cet instant, salle, public, acteurs, pièce, et mon propre corps que comme un milieu acoustique nayant dimportance que dans la mesure où il était favorable aux inflexions de cette voix, je compris que les deux actrices que jadmirais depuis quelques minutes navaient aucune ressemblance avec celle que jétais venu entendre. Berma mes yeux, mes oreilles, mon esprit, pour ne pas laisser échapper une miette des raisons quelle me donnerait de ladmirer, je ne parvenais pas à en recueillir une seule. Je ne pouvais même pas, comme pour ses camarades, distinguer dans sa diction et dans son jeu des intonations intelligentes, de beaux gestes. Berma semblât leur avoir rien ajouté. Jaurais voulu pour pouvoir lapprofondir, pour tâcher dy découvrir ce quelle avait de beau, arrêter, immobiliser longtemps devant moi chaque intonation de lartiste, chaque expression de sa physionomie; du moins, je tâchais, à force dagilité morale, en ayant avant un vers mon attention tout installée et mise au point, de ne pas distraire en préparatifs une parcelle de la durée de chaque mot, de chaque geste, et, grâce à lintensité de mon attention, darriver à descendre en eux aussi profondément que jaurais fait si javais eu de longues heures à moi. Mais que cette durée était brève! A peine un son était-il reçu dans mon oreille quil était remplacé par un autre. Berma reste immobile un instant, le bras levé à la hauteur du visage baignée grâce à un artifice déclairage, dans une lumière verdâtre, devant le décor qui représente la mer, la salle éclata en applaudissements, mais déjà lactrice avait changé de place et le tableau que jaurais voulu étudier nexistait plus. Je dis à ma grandmère que je ne voyais pas bien, elle me passa sa lorgnette. Seulement, quand on croit à la réalité des choses, user dun moyen artificiel pour se les faire montrer néquivaut pas tout à fait à se sentir près delles. Berma que je voyais, mais son image, dans le verre grossissant. Aricie eussent trouvées, elle passa au rabot dune mélopée uniforme, toute la tirade où se trouvèrent confondues ensemble des oppositions, pourtant si tranchées, quune tragédienne à peine intelligente, même des élèves de lycée, nen eussent pas négligé leffet; dailleurs, elle la débita tellement vite que ce fut seulement quand elle fut arrivée au dernier vers que mon esprit prit conscience de la monotonie voulue quelle avait imposée aux premiers. Enfin éclata mon premier sentiment dadmiration: il fut provoqué par les applaudissements frénétiques des spectateurs. Berma se surpassant, je fusse certain de lavoir entendue dans un de ses meilleurs jours. Berma a une de ses plus belles trouvailles. Il semble que certaines réalités transcendantes émettent autour delles des rayons auxquels la foule est sensible. Cest ainsi que, par exemple, quand un événement se produit, quand à la frontière une armée est en danger, ou battue, ou victorieuse, les nouvelles assez obscures quon reçoit et doù lhomme cultivé ne sait pas tirer grand chose, excitent dans la foule une émotion qui le surprend et dans laquelle, une fois que les experts lont mis au courant de la véritable situation militaire, il reconnaît la perception par le peuple de cette «aura» qui entoure les grands événements et qui peut être visible à des centaines de kilomètres. On apprend la victoire, ou après-coup quand la guerre est finie, ou tout de suite par la joie du concierge. Berma huit jours après lavoir entendue, par la critique, ou sur le coup par les acclamations du parterre. Mais cette connaissance immédiate de la foule étant mêlée à cent autres toutes erronées, les applaudissements tombaient le plus souvent à faux, sans compter quils étaient mécaniquement soulevés par la force des applaudissements antérieurs comme dans une tempête une fois que la mer a été suffisamment remuée elle continue à grossir, même si le vent ne saccroît plus. Au moins, disait à côté de moi une femme assez commune, elle se dépense celle-là, elle se frappe à se faire mal, elle court, parlez-moi de ça, cest jouer. Cest bien fait tout de même! Je lui fus présenté avant le dîner par mon père qui mappela pour cela dans son cabinet. A mon entrée, lambassadeur se leva, me tendit la main, inclina sa haute taille et fixa attentivement sur moi ses yeux bleus. Europe, il exerçait sur chaque nouveau venu ses facultés aiguës dobservateur afin de savoir de suite à quelle espèce dhomme il avait à faire. Le gouvernement ne lui avait plus depuis longtemps confié de poste à létranger, mais dès quon lui présentait quelquun, ses yeux, comme sils navaient pas reçu notification de sa mise en disponibilité, commençaient à observer avec fruit, cependant que par toute son attitude il cherchait à montrer que le nom de létranger ne lui était pas inconnu. Aussi, tout en me parlant avec bonté et de lair dimportance dun homme qui sait sa vaste expérience, il ne cessait de mexaminer avec une curiosité sagace et pour son profit, comme si jeusse été quelque usage exotique, quelque monument instructif, ou quelque étoile en tournée. Mondes, mais me posa un certain nombre de questions sur ce quavaient été ma vie et mes études, sur mes goûts dont jentendis parler pour la première fois comme sil pouvait être raisonnable de les suivre, tandis que javais cru jusquici que cétait un devoir de les contrarier. Dresde, on a gardé le meilleur souvenir et quon regrette par suite des nécessités de la vie de retrouver si rarement. Il semblait menvier en souriant dun air presque grivois les bons moments que, plus heureux que lui et plus libre, elle me ferait passer. Combray et je compris que javais eu doublement raison de renoncer à elle. Norpois men ôtait même le désir. Je voulus lui exprimer ce que javais rêvé; tremblant démotion, je me serais fait un scrupule que toutes mes paroles ne fussent pas léquivalent le plus sincère possible de ce que javais senti et que je navais jamais essayé de me formuler; cest dire que mes paroles neurent aucune netteté. Norpois, pendant quon lui exposait quelque chose, gardait une immobilité de visage aussi absolue, que si vous aviez parlé devant quelque buste antique et sourd dans une glyptothèque. Delphes, la voix de lambassadeur qui vous répondait vous impressionnait dautant plus, que rien dans sa face ne vous avait laissé soupçonner le genre dimpression que vous aviez produit sur lui, ni lavis quil allait émettre. Précisément, me dit-il tout à coup comme si la cause était jugée et après mavoir laissé bafouiller en face des yeux immobiles qui ne me quittaient pas un instant, jai le fils dun de mes amis qui, mutatis mutandis, est comme vous (et il prit pour parler de nos dispositions communes le même ton rassurant que si elles avaient été des dispositions non pas à la littérature, mais au rhumatisme et sil avait voulu me montrer quon nen mourait pas). Orsay où la voie lui était pourtant toute tracée par son père et sans se soucier du quen dira-t-on, il sest mis à produire. Il na certes pas lieu de sen repentir. Nyanza et cette année un opuscule moins important, mais conduit dune plume alerte parfois même acérée, sur le fusil à répétition dans larmée bulgare, qui lont mis tout à fait hors de pair. En somme, sans pouvoir dire encore quil soit au pinacle, il a conquis de haute lutte une fort jolie position et le succès qui ne va pas toujours quaux agités et aux brouillons, aux faiseurs dembarras qui sont presque toujours des faiseurs, le succès a récompensé son effort. Allez donc le voir de ma part, il pourra vous donner dutiles conseils», me causant par ces mots une agitation aussi pénible que sil mavait annoncé quon membarquait le lendemain comme mousse à bord dun voilier. Norpois sur un certain nombre de placements. Norpois, si le revenu nest pas très élevé, vous êtes du moins assuré de ne jamais voir fléchir le capital. Pour le reste, mon père lui dit en gros ce quil avait acheté. Norpois eut un imperceptible sourire de félicitations: comme tous les capitalistes, il estimait la fortune une chose enviable, mais trouvait plus délicat de ne complimenter que par un signe dintelligence à peine avoué, au sujet de celle quon possédait; dautre part, comme il était lui-même colossalement riche, il trouvait de bon goût davoir lair de juger considérables les revenus moindres dautrui, avec pourtant un retour joyeux et confortable sur la supériorité des siens. En revanche il nhésita pas à féliciter mon père de la «composition» de son portefeuille «dun goût très sûr, très délicat, très fin». On aurait dit quil attribuait aux relations des valeurs de bourse entre elles, et même aux valeurs de bourse en elles-mêmes, quelque chose comme un mérite esthétique. Cote, elle était intéressante», avec le sourire rétrospectivement captivé dun abonné qui a lu le dernier roman dune revue, par tranches, en feuilleton. Je ne vous déconseillerais pas de souscrire à lémission qui va être lancée prochainement. Elle est attrayante, car on vous offre les titres à des prix tentants. Leur vue me charma; ils étaient enjolivés de flèches de cathédrales et de figures allégoriques comme certaines vieilles publications romantiques que javais feuilletées autrefois. Mon père avait pour mon genre dintelligence un mépris suffisamment corrigé par la tendresse pour quau total, son sentiment sur tout ce que je faisais fut une indulgence aveugle. Je lavais écrit avec une exaltation quil me semblait devoir communiquer à ceux qui le liraient. Norpois, car ce fut sans me dire une parole quil me le rendit. Ma mère, pleine de respect pour les occupations de mon père, vint demander, timidement, si elle pouvait faire servir. Elle avait peur dinterrompre une conversation où elle naurait pas eu à être mêlée. Commission, et il le faisait sur le ton particulier quont ensemble dans un milieu différent pareils en cela à deux collégiens deux collègues à qui leurs habitudes professionnelles créent des souvenirs communs où nont pas accès les autres et auxquels ils sexcusent de se reporter devant eux. Norpois était arrivé, lui permettait découter sans avoir lair dentendre. Norpois après de longs préambules. Que bien entendu vous nhésiterez pas à réunir, dautant plus que les membres vous sont individuellement connus et peuvent facilement se déplacer. Ce nétait pas évidemment en elle-même une terminaison bien extraordinaire. Vous avez dû être enchanté, surtout si cétait la première fois que vous lentendiez. Les théâtres ne sont plus aujourdhui ce quils étaient il y a seulement vingt ans. Angleterre, qui à cet égard comme à bien dautres ont une formidable avance sur nous. Phèdre, mais jai entendu dire quelle y était admirable. Et vous avez été ravi, naturellement? Berma, il allait me la découvrir; en répondant à sa question, jallais le prier de me dire en quoi cette vérité consistait; et il justifierait ainsi ce désir que javais eu de voir lactrice. Je navais quun moment, il fallait en profiter et faire porter mon interrogatoire sur les points essentiels. Berma avait dadmirable, je lui avouai que javais été déçu. Berma disait, que tu avais les yeux hors de la tête, quil ny avait que toi dans la salle comme cela. Mais oui, jécoutais de mon mieux pour savoir ce quelle avait de si remarquable. Sans doute, elle est très bien. Si elle est très bien, quest-ce quil te faut de plus? Norpois en se tournant avec application vers ma mère pour ne pas la laisser en dehors de la conversation et afin de remplir consciencieusement son devoir de politesse envers une maîtresse de maison, cest le goût parfait quelle apporte dans le choix de ses rôles et qui lui vaut toujours un franc succès, et de bon aloi. Elle joue rarement des médiocrités. Dailleurs, ce goût elle lapporte dans ses toilettes, dans son jeu. Sam na pas déteint sur elle. Jamais de couleurs trop voyantes, de cris exagérés. Et puis cette voix admirable qui la sert si bien et dont elle joue à ravir, je serais presque tenté de dire en musicienne! Berma jouait, sur tout ce quelle offrait, dans lindivisibilité de la vie, à mes yeux, à mes oreilles; il navait rien séparé et distingué; aussi fut-il heureux de se découvrir une cause raisonnable dans ces éloges donnés à la simplicité, au bon goût de lartiste, il les attirait à lui par son pouvoir dabsorption, semparait deux comme loptimisme dun homme ivre des actions de son voisin dans lesquelles il trouve une raison dattendrissement. Non, je nai pas été déçu! Ange de notre cuisine sur dénormes cristaux de gelée pareils à des blocs de quartz transparent. Et ce nest pas peu de chose. Moi qui ai eu à létranger à tenir un certain train de maison, je sais combien il est souvent difficile de trouver un parfait maître queux. Ce sont de véritables agapes auxquelles vous nous avez conviés là. Voilà ce quon ne peut obtenir au cabaret, je dis dans les meilleurs: une daube de buf où la gelée ne sente pas la colle, et où le buf ait pris parfum des carottes, cest admirable! Permettez-moi dy revenir, ajouta-t-il en faisant signe quil voulait encore de la gelée. Norpois pour contribuer lui aussi à lagrément du repas nous servit diverses histoires dont il régalait fréquemment ses collègues de carrière, tantôt en citant une période ridicule dite par un homme politique coutumier du fait et qui les faisait longues et pleines dimages incohérentes, tantôt telle formule lapidaire dun diplomate plein datticisme. Mais, à vrai dire, le critérium qui distinguait pour lui ces deux ordres de phrases ne ressemblait en rien à celui que jappliquais à la littérature. Bien des nuances méchappaient; les mots quil récitait en sesclaffant ne me paraissaient pas très différents de ceux quil trouvait remarquables. Je démêlai seulement que répéter ce que tout le monde pensait nétait pas en politique une marque dinfériorité mais de supériorité. Norpois se servait de certaines expressions qui traînaient dans les journaux et les prononçait avec force, on sentait quelles devenaient un acte par le seul fait quil les avait employées et un acte qui susciterait des commentaires. Ma mère comptait beaucoup sur la salade dananas et de truffes. Ambassadeur après avoir exercé un instant sur le mets la pénétration de son regard dobservateur la mangea en restant entouré de discrétion diplomatique et ne nous livra pas sa pensée. Jobéis, madame, puisque je vois que cest là de votre part un véritable oukase. Théodose, lui dit mon père. Majesté, à lordre de qui je me suis naturellement empressé de déférer. Avez-vous été content des résultats de son séjour? Il était permis de concevoir quelque appréhension sur la façon dont un monarque encore si jeune, se tirerait de ce pas difficile, surtout dans des conjonctures aussi délicates. Pour ma part je faisais pleine confiance au sens politique du souverain. Mais javoue que mes espérances ont été dépassées. Le toast quil a prononcé à lÈlysée, et qui, daprès des renseignements qui me viennent de source tout à fait autorisée, avait été composé par lui du premier mot jusquau dernier, était entièrement digne de lintérêt quil a excité partout. Cest tout simplement un coup de maître; un peu hardi je le veux bien, mais dune audace quen somme lévénement a pleinement justifiée. Les traditions diplomatiques ont certainement du bon, mais dans lespèce elles avaient fini par faire vivre son pays et le nôtre dans une atmosphère de renfermé qui nétait plus respirable. Théodose pouvait se permettre, cest de casser les vitres. Et il la fait avec une belle humeur qui a ravi tout le monde et aussi une justesse dans les termes, où on a reconnu tout de suite la race de princes lettrés à laquelle il appartient par sa mère. France, lexpression pour peu usitée quelle puisse être dans le vocabulaire des chancelleries, était singulièrement heureuse. Vous voyez que la littérature ne nuit pas, même dans la diplomatie, même sur un trône, ajouta-t-il en sadressant à moi. La chose, était constatée depuis longtemps, je le veux bien, et les rapports entre les deux puissances étaient devenus excellents. Le mot était attendu, il a été choisi à merveille, vous avez vu comme il a porté. Pour ma part jy applaudis des deux mains. Vaugoubert, qui préparait le rapprochement depuis des années, a dû être content. Majesté qui est assez coutumière du fait avait tenu à lui en faire la surprise. Affaires étrangères, qui, à ce quon ma dit, ne la pas trouvée à son goût. Je nai été ni consulté, ni prévenu», indiquant clairement par là quil déclinait toute responsabilité dans lévénement. Il faut avouer que celui-ci a fait un beau tapage et je noserais pas affirmer ajouta-t-il avec un sourire malicieux, que tels de mes collègues pour qui la loi suprême semble être celle du moindre effort, nen ont pas été troublés dans leur quiétude. France, et il avait dû dautant plus en souffrir, que cest un sensible, un cur exquis. Jen puis dautant mieux témoigner que bien quil soit mon cadet et de beaucoup, je lai fort pratiqué, nous sommes amis de longue date, et je le connais bien. Cest une âme de cristal. Cest même le seul défaut quon pourrait lui reprocher, il nest pas nécessaire que le cur dun diplomate soit aussi transparent que le sien. Rome, ce qui est un bel avancement, mais un bien gros morceau. Vaugoubert, si dénué quil soit dambition en serait fort content et ne demande nullement quon éloigne de lui ce calice. Wilhelmstrasse dont elle suit docilement les inspirations et qui a cherché de toutes façons à lui tailler des croupières. Vaugoubert na pas eu à faire face seulement aux intrigues de couloirs mais aux injures de folliculaires à gages qui plus tard, lâches comme lest tout journaliste stipendié, ont été des premiers à demander laman, mais qui en attendant nont pas reculé à faire état, contre notre représentant, des ineptes accusations de gens sans aveu. Norpois, en détachant avec force ce dernier mot. Mais un bon averti en vaut deux; ces injures il les a repoussées du pied, ajouta-t-il plus énergiquement encore, et avec un regard si farouche que nous cessâmes un instant de manger. Les chiens aboient, la caravane passe. Norpois sarrêta pour nous regarder et juger de leffet quelle avait produit sur nous. Il fut grand, le proverbe nous était connu. Car la culture de ces gens éminents était une culture alternée, et généralement triennale. Revue, nétaient point nécessaires pour que ceux-ci parussent solides et bien informés. A ces expressions le lecteur profane avait aussitôt reconnu et salué le diplomate de carrière. Vaugoubert sest taillé là un beau succès et qui dépasse même celui quil avait escompté. Il sattendait en effet à un toast correct (ce qui après les nuages des dernières années était déjà fort beau) mais à rien de plus. Plusieurs personnes qui étaient au nombre des assistants mont assuré quon ne peut pas en lisant ce toast se rendre compte de leffet quil a produit, prononcé et détaillé à merveille par le roi qui est maître en lart de dire et qui soulignait au passage toutes les intentions, toutes les finesses. Théodose cette bonne grâce juvénile qui lui gagne si bien les curs. Oettingen, détacha ce mot si bien choisi d«affinités», ce mot qui était une véritable trouvaille sur un ton qui faisait savoir à tous quil était employé à bon escient et en pleine connaissance de cause. Vaugoubert avait peine à maîtriser son émotion et dans une certaine mesure, javoue que je le comprends. Etes-vous content de votre élève, mon cher marquis? Ce nest quun mot, si vous voulez, mais voyez, quelle fortune il a fait, comme toute la presse européenne le répète, quel intérêt il éveille, quel son nouveau il a rendu. Il est dailleurs bien dans la manière du souverain. Je nirai pas jusquà vous dire quil trouve tous les jours de purs diamants comme celui-là. Mais il est bien rare que dans ses discours étudiés, mieux encore, dans le prime-saut de la conversation il ne donne pas son signalement jallais dire il nappose pas sa signature par quelque mot à lemporte-pièce. Je suis dautant moins suspect de partialité en la matière que je suis ennemi de toute innovation en ce genre. Dix-neuf fois sur vingt elles sont dangereuses. Allemagne na pas dû être de votre goût, dit mon père. Dabord, cest un acte dingratitude. Cest plus quun crime, cest une faute et dune sottise que je qualifierai de pyramidale! Bismarck est bien capable de répudier peu à peu toute la politique bismarckienne, alors cest le saut dans linconnu. Espagne, jen suis ravie pour lui. Mais oui, cest un projet tout à fait attrayant et dont je me réjouis. Jaimerais beaucoup faire avec vous ce voyage, mon cher. Et vous, madame, avez-vous déjà songé à lemploi des vacances? Balbec est agréable, jai passé par là il y a quelques années. On commence à y construire des villas fort coquettes: je crois que lendroit vous plaira. Je craignais un peu pour sa santé les fatigues du voyage et surtout du séjour. Mais jai appris quon vient de construire un excellent hôtel qui lui permettra de vivre dans les conditions de confort requises par son état. Balbec résidait dans ses coquettes villas. Balbec est en partie romane? En effet, elle est du style roman, qui est déjà par lui-même extrêmement froid et ne laisse en rien présager lélégance, la fantaisie des architectes gothiques qui fouillent la pierre comme de la dentelle. Affaires étrangères, je nai pas pu y aller, dit mon père. Norpois avec un sourire, javoue que je lai délaissé pour une soirée assez différente. Ma mère réprima un frémissement, car dune sensibilité plus prompte que mon père, elle salarmait pour lui de ce qui ne devait le contrarier quun instant après. France qui sont connues plus tôt à létranger que chez nous. Norpois de celles quil y avait rencontrées. Il y avait quelques hommes mariés, mais leurs femmes étaient souffrantes ce soir-là et nétaient pas venues, répondit lambassadeur avec une finesse voilée de bonhomie et en jetant autour de lui des regards dont la douceur et la discrétion faisaient mine de tempérer et exagéraient habilement la malice. Je dois dire, ajouta-t-il, pour être tout à fait juste, quil y va cependant des femmes, mais. Ce sera peut-être un jour un salon politique ou littéraire. Du reste, il semble quils soient contents comme cela. Swann le montre même un peu trop. Il nommait les gens chez qui lui et sa femme étaient invités pour la semaine suivante et de lintimité desquels il ny a pourtant pas lieu de senorgueillir, avec un manque de réserve et de goût, presque de tact, qui ma étonné chez un homme aussi fin. Nous navons pas un soir de libre», comme si çavait été une gloire, et en véritable parvenu, quil nest pas cependant. Swann aucune démarche esquissée en ce sens. Swann a-t-il senti quil y aurait trop de résistances à vaincre. Le mariage cela est certain na pas plu. On a parlé de la fortune de la femme, ce qui est une grosse bourde. Mais, enfin, tout cela na pas paru agréable. Swann a une tante excessivement riche et admirablement posée, femme dun homme qui, financièrement parlant, est une puissance. Swann, mais elle a mené une campagne en règle pour que ses amies et connaissances en fissent autant. Le mari était dailleurs homme à relever le gant. Swann, qui connaît tant de monde et du plus choisi, montre dempressement auprès dune société dont le moins quon puisse dire est quelle est fort mêlée. Swann pourrait se permettre daller voir sa femme. Il doit pourtant se trouver dépaysé; évidemment ce nest plus le même monde. Swann de sa fille chaque fois quil lui refusait quelque chose. Swann, aussi naïf quil est pourtant raffiné, croyait chaque fois que lenlèvement de sa fille était une coïncidence et ne voulait pas voir la réalité. Elle lui faisait dailleurs des scènes si continuelles quon pensait que le jour où elle serait arrivée à ses fins et se serait fait épouser, rien ne la retiendrait plus et que leur vie serait un enfer. Swann parle de sa femme, on en fait même des gorges chaudes. On ne demandait certes pas que plus ou moins conscient dêtre. Molière), il allât le proclamer urbi et orbi; nempêche quon le trouve exagéré quand il dit que sa femme est une excellente épouse. Or, ce nest pas aussi faux quon le croit. Swann qui la connaissait depuis longtemps et est loin dêtre un maître-sot, ne sût pas à quoi sen tenir, il est indéniable quelle semble avoir de laffection pour lui. Swann lui-même ne se fait pas faute de lêtre, à en croire les bonnes langues qui, vous pouvez le penser, vont leur train. Mais elle lui est reconnaissante de ce quil a fait pour elle, et, contrairement aux craintes éprouvées par tout le monde, elle paraît devenue dune douceur dange». Alors, tu ne trouves pas que cest très bien, que cest bien beau ce quil a fait là, pour une femme qui lui a consacré sa jeunesse? Mais je ne te dis pas que ce soit mal, chacun agit à sa guise. Après tout, il ny aurait rien dimpossible, cest bien ma chance. Ayez pas peur, il ne cassera rien. Odette, que le caractère infernal quelle montrait ne lui était pas essentiel, nétait pas un mal sans remède, et eût aisément prédit ce qui était arrivé, à savoir quun régime nouveau, le régime matrimonial, ferait cesser avec une rapidité presque magique ces accidents pénibles, quotidiens, mais nullement organiques. Presque tout le monde sétonna de ce mariage, et cela même est étonnant. Sans doute peu de personnes comprennent le caractère purement subjectif du phénomène quest lamour, et la sorte de création que cest dune personne supplémentaire, distincte de celle qui porte le même nom dans le monde, et dont la plupart des éléments sont tirés de nous-mêmes. Aussi y a-t-il peu de gens qui puissent trouver naturelles les proportions énormes que finit par prendre pour nous un être qui nest pas le même que celui quils voient. Swann, elle connaissait à fond ces traits du caractère, que le reste du monde ignore ou ridiculise et dont seule une maîtresse, une sur, possèdent limage ressemblante et aimée; et nous tenons tellement à eux, même à ceux que nous voudrions le plus corriger, que cest parce quune femme finit par en prendre une habitude indulgente et amicalement railleuse, pareille à lhabitude que nous en avons nous-mêmes, et quen ont nos parents, que les vieilles liaisons ont quelque chose de la douceur et de la force des affections de famille. Les liens qui nous unissent à un être se trouvent sanctifiés quand il se place au même point de vue que nous pour juger une de nos tares. Odette avait plus facilement discernés. Swann faisait métier décrivain, quand il publiait des études, on ne reconnut pas ces traits-là autant que dans les lettres ou dans sa conversation où ils abondaient. Elle lui conseillait de leur faire la part la plus grande. Elle laurait voulu parce que cétait ceux quelle préférait en lui, mais comme elle les préférait parce quils étaient plus à lui, elle navait peut-être pas tort de souhaiter quon les retrouvât dans ce quil écrivait. Verdurin elle avait appris à mettre au-dessus de tout: un salon. Seulement, les images que représentent un tel mariage à lintéressé ont, comme toutes les images, pour ne pas dépérir et seffacer complètement, besoin dêtre alimentées du dehors. Votre rêve le plus ardent est dhumilier lhomme qui vous a offensé. Mais si vous nentendez plus jamais parler de lui, ayant changé de pays, votre ennemi finira par ne plus avoir pour vous aucune importance. Institut, la perspective dêtre membre de lun ou de lautre de ces groupements, ne tentera nullement. Or, tout autant quune retraite, quune maladie, quune conversion religieuse, une liaison prolongée substitue dautres images aux anciennes. Odette lavait, au sens spirituel du mot, détaché. Dailleurs, ne leût-il pas été quil nen aurait eu que plus de mérite. Cest parce quils impliquent le sacrifice dune situation plus ou moins flatteuse à une douceur purement intime, que généralement les mariages infamants sont les plus estimables de tous (on ne peut en effet entendre par mariage infamant un mariage dargent, ny ayant point dexemple dun ménage où la femme, ou bien le mari se soient vendus et quon nait fini par recevoir, ne fût-ce que par tradition et sur la foi de tant dexemples et pour ne pas avoir deux poids et deux mesures). Swann eût-il en tous cas éprouvé une certaine volupté à accoupler à lui, dans un de ces croisements despèces comme en pratiquent les mendelistes ou comme en raconte la mythologie, un être de race différente, archiduchesse ou cocotte, à contracter une alliance royale ou à faire une mésalliance. Odette se souciait peu, pensant seulement aux personnes situées immédiatement au-dessus delle-même plutôt que dans un aussi vague empyrée. Guermantes par la mort de son beau-père. Gilberte, la gâtant, le rendant fier de sa fille. Il se jouait à lui-même la scène de la présentation avec la même précision dans le détail imaginaire quont les gens qui examinent comment ils emploieraient, sils le gagnaient, un lot dont ils fixent arbitrairement le chiffre. Swann mourut sans supposer que la duchesse pourrait jamais les connaître. Et peut-être eût-il été sage pour autant quil pouvait attacher de limportance à si peu de chose en ne se faisant pas une idée trop sombre de lavenir, à cet égard, et en réservant que la réunion souhaitée pourrait bien avoir lieu quand il ne serait plus là pour en jouir. Le travail de causalité qui finit par produire à peu près tous les effets possibles, et par conséquent aussi ceux quon avait cru lêtre le moins, ce travail est parfois lent, rendu un peu plus lent encore par notre désir qui, en cherchant à laccélérer, lentrave par notre existence même et naboutit que quand nous avons cessé de désirer, et quelquefois de vivre. Odette, quand cet être là était mort? Swann, car je craignais que la conversation se détournât de celui-ci. Norpois en se tournant vers moi et en fixant sur ma modeste personne le regard bleu où flottaient, comme dans leur élément vital, ses grandes facultés de travail et son esprit dassimilation. Cela neût pas été séant. Mais quand par hasard la conversation amenait son nom, à de certains signes imperceptibles si lon veut, mais qui ne trompent pas, le prince semblait donner assez volontiers à entendre que son impression était en somme loin davoir été défavorable. Norpois; les plus glorieux, ceux qui savent le plus se faire rendre ce quon leur doit, sont aussi quelquefois ceux qui sembarrassent le moins des décrets de lopinion publique, même les plus justifiés, pour peu quil sagisse de récompenser certains attachements. Swann qui est, dailleurs, un garçon desprit sil en fut. Et votre impression à vous, quelle a-t-elle été, monsieur lambassadeur? Et sachant que laveu dune forte sensation produite par une femme, rentre à condition quon le fasse avec enjouement, dans une certaine forme particulièrement appréciée de lesprit de conversation, il éclata dun petit rire qui se prolongea pendant quelques instants, humectant les yeux bleus du vieux diplomate et faisant vibrer les ailes de son nez nervurées de fibrilles rouges. Elle est tout à fait charmante! Bergotte était à ce dîner, monsieur? Norpois, inclinant la tête de mon côté avec courtoisie, comme si dans son désir dêtre aimable avec mon père, il attachait tout ce qui tenait à lui une véritable importance et même aux questions dun garçon de mon âge qui nétait pas habitué à se voir montrer tant de politesse par des personnes du sien. Mon fils ne le connaît pas mais ladmire beaucoup, dit ma mère. Norpois (qui minspira sur ma propre intelligence des doutes plus graves que ceux qui me déchiraient dhabitude, quand je vis que ce que je mettais mille et mille fois au-dessus de moi-même, ce que je trouvais de plus élevé au monde, était pour lui tout en bas de léchelle de ses admirations), je ne partage pas cette manière de voir. Bergotte est ce que jappelle un joueur de flûte; il faut reconnaître du reste quil en joue agréablement quoique avec bien du maniérisme, de lafféterie. Mais enfin ce nest que cela, et cela nest pas grandchose. Jamais on ne trouve dans ses ouvrages sans muscles ce quon pourrait nommer la charpente. Pas daction ou si peu mais surtout pas de portée. Ses livres pèchent par la base ou plutôt il ny a pas de base du tout. Barbares, ceux du dehors et ceux du dedans. Art, mais à notre époque, il y a des tâches plus urgentes que dagencer des mots dune façon harmonieuse. Bergotte est parfois assez séduisante, je nen disconviens pas, mais au total tout cela est bien mièvre, bien mince, et bien peu viril. Bergotte, les quelques lignes que vous mavez montrées tout à lheure et sur lesquelles jaurais mauvaise grâce à ne pas passer léponge, puisque vous avez dit vous-même en toute simplicité, que ce nétait quun griffonnage denfant (je lavais dit, en effet, mais je nen pensais pas un mot). A tout péché miséricorde et surtout aux péchés de jeunesse. Après tout, dautres que vous en ont de pareils sur la conscience, et vous nêtes pas le seul qui se soit cru poète à son heure. Mais cest déjà le même défaut, ce contre-sens daligner des mots bien sonores en ne se souciant quensuite du fond. Toutes ces chinoiseries de forme, toutes ces subtilités de mandarin déliquescent me semblent bien vaines. Pour quelques feux dartifice agréablement tirés par un écrivain, on crie de suite au chef-duvre. Les chefs-duvre ne sont pas si fréquents que cela! Bergotte na pas à son actif, dans son bagage si je puis dire, un roman dune envolée un peu haute, un de ces livres quon place dans le bon coin de sa bibliothèque. Je nen vois pas un seul dans son uvre. Il nempêche que chez lui, luvre est infiniment supérieure à lauteur. Impossible de voir un individu qui réponde moins aux siens, plus prétentieux, plus solennel, moins homme de bonne compagnie. Cest un esprit des plus confus, alambiqué, ce que nos pères appelaient un diseur de phébus et qui rend encore plus déplaisantes par sa façon de les énoncer, les choses quil dit. Vigny rebutait par le même travers. Cachet rouge, où certaines pages sont de véritables morceaux danthologie. Norpois venait de me dire du fragment que je lui avais soumis, songeant dautre part aux difficultés que jéprouvais quand je voulais écrire un essai ou seulement me livrer à des réflexions sérieuses, je sentis une fois de plus ma nullité intellectuelle et que je nétais pas né pour la littérature. Bergotte, mavaient mis dans un état de rêverie qui mavait paru avoir une grande valeur. Norpois nen eût saisi et percé à jour tout de suite ce que jy trouvais de beau seulement par un mirage entièrement trompeur, puisque lambassadeur nen était pas dupe. Il venait de mapprendre au contraire quelle place infime était la mienne (quand jétais jugé du dehors, objectivement, par le connaisseur le mieux disposé et le plus intelligent). Norpois lavait soudain enfermé et restreint. Bergotte et à moi, ajouta-t-il en se tournant vers mon père, ne laissait pas que dêtre assez épineuse (ce qui après tout est aussi une manière dêtre piquante). Metternich, vint sinscrire et désirait être invité. France, à qui en somme il fait honneur par ses écrits, dans une certaine mesure, disons, pour être exacts, dans une mesure bien faible, jaurais passé sur la triste opinion que jai de sa vie privée. Mais il ne voyageait pas seul et bien plus il prétendait ne pas être invité sans sa compagne. Ambassade que si jeusse été marié et père de famille. Bergotte dans ses livres où on ne voit quanalyses perpétuelles et dailleurs entre nous, un peu languissantes, de scrupules douloureux, de remords maladifs, et pour de simples peccadilles, de véritables prêchis-prêchas (on sait ce quen vaut laune), alors quil montre tant dinconscience et de cynisme dans sa vie privée. Bref, jéludai la réponse, la princesse revint à la charge, mais sans plus de succès. Swann de linviter en même temps que moi. A moins que ce ne soit lui qui lait demandé. On ne peut pas savoir, car au fond cest un malade. Cest même sa seule excuse. Norpois, profitant pour faire cette question dun moment où, comme on passait au salon, je pouvais dissimuler plus facilement mon émotion que je naurais fait à table, immobile et en pleine lumière. Oui, une jeune personne de quatorze à quinze ans? En effet, je me souviens quelle ma été présentée avant le dîner comme la fille de notre amphitryon. Je vous dirai que je lai peu vue, elle est allée se coucher de bonne heure. Ou elle allait chez des amies, je ne me rappelle pas bien. Mais à moi, en effet, elle ma paru charmante. Je vous avoue pourtant que je ne crois pas quelle approchera jamais de sa mère, si je peux dire cela sans blesser en vous un sentiment trop vif. Bois rien que dans lespoir de la voir passer. Swann comme dun homme intelligent, de ses parents comme dagents de change honorables, de sa maison comme dune belle maison, croyaient que je parlerais aussi volontiers dun autre homme aussi intelligent, dautres agents de change aussi honorables, dune autre maison aussi belle; cest le moment où un homme sain desprit qui cause avec un fou ne sest pas encore aperçu que cest un fou. Norpois savait quil ny a rien que de naturel dans le plaisir de regarder les jolies femmes, quil est de bonne compagnie dès que quelquun nous parle avec chaleur de lune delles, de faire semblant de croire quil en est amoureux, de len plaisanter, et de lui promettre de seconder ses desseins. Swann, minspira subitement une tendresse si grande que jeus peine à me retenir de ne pas embrasser ses douces mains blanches et fripées, qui avaient lair dêtre restées trop longtemps dans leau. Jen ébauchai presque le geste que je me crus seul à avoir remarqué. Il est difficile en effet à chacun de nous de calculer exactement à quelle échelle ses paroles ou ses mouvements apparaissent à autrui; par peur de nous exagérer notre importance et en grandissant dans des proportions énormes le champ sur lequel sont obligés de sétendre les souvenirs des autres au cours de leur vie, nous nous imaginons que les parties accessoires de notre discours, de nos attitudes, pénètrent à peine dans la conscience, à plus forte raison ne demeurent pas dans la mémoire de ceux avec qui nous causons. Cest dailleurs à une supposition de ce genre quobéissent les criminels quand ils retouchent après coup un mot quils ont dit et duquel ils pensent quon ne pourra confronter cette variante à aucune autre version. Mais il est bien possible que, même en ce qui concerne la vie millénaire de lhumanité, la philosophie du feuilletoniste selon laquelle tout est promis à loubli soit moins vraie quune philosophie contraire qui prédirait la conservation de toutes choses. Qui se souviendra de tout cela dans dix ans? Pharaons et quon connaît encore intégralement. Peut-être nen est-il pas tout à fait de même dans la courte vie humaine. Swann, ce ne serait pas assez de toute ma vie pour vous témoigner ma gratitude, et cette vie vous appartiendrait! Swann et que je ne lui ai jamais été présenté. Javais ajouté ces derniers mots par scrupule et pour ne pas avoir lair de mêtre vanté dune relation que je navais pas. Monsieur avec qui on parlait jusquici moi dans la circonstance ne doit pas entendre. Norpois et achever de le décider à une intervention qui lui eût donné si peu de peine, et à moi tant de joie, étaient peut-être (entre toutes celles queussent pu chercher diaboliquement des personnes qui meussent voulu du mal), les seules qui pussent avoir pour résultat de ly faire renoncer. Swann, personne navait jusquici voulu se charger de lui transmettre une commission de ma part. Swann quotidiennement pendant des années, sans pour cela lui parler une seule fois de moi. Il lui demanda cependant quelques jours plus tard un renseignement que je désirais et chargea mon père de me le transmettre. Mais il navait pas cru devoir dire pour qui il le demandait. Norpois et que je souhaitais tant daller chez elle; et ce fut peut-être un malheur moins grand que je ne croyais. Car la seconde de ces nouvelles neût probablement pas beaucoup ajouté à lefficacité, dailleurs incertaine, de la première. Norpois: jétais persuadé quun tel message, même transmis dune façon aussi brutale meût donné beaucoup plus de prestige aux yeux de la maîtresse de la maison quil ne leût indisposée contre moi. Gilberte, dans sa maison et sa vie inconnues. Berma et que mon esprit avait bus dun seul trait comme un pré trop sec sur qui on verse de leau. Phèdre, loccasion dun triomphe comme elle en a rarement connu de plus éclatant au cours de sa prestigieuse carrière. Racine et constituait la plus pure et la plus haute manifestation dart à laquelle de notre temps il ait été donné dassister. Sans doute on peut trouver que je nétais pas absolument sincère. Châteaubriand quils assimilent aux leurs, mais enfin quils nont point écrites; quon se rappelle tant dhommes qui croient en lamour dune maîtresse de qui ils ne connaissent que les trahisons; tous ceux aussi qui espèrent alternativement soit une survie incompréhensible dès quils pensent, maris inconsolables, à une femme quils ont perdue et quils aiment encore, artistes, à la gloire future de laquelle ils pourront jouir, soit un néant rassurant quand leur intelligence se reporte au contraire aux fautes que sans lui ils auraient à expier après leur mort; quon pense encore aux touristes quexalte la beauté densemble dun voyage dont jour par jour ils nont éprouvé que de lennui, et quon dise, si dans la vie en commun que mènent les idées au sein de notre esprit, il est une seule de celles qui nous rendent le plus heureux qui nait été dabord en véritable parasite demander à une idée étrangère et voisine le meilleur de la force qui lui manquait. Ma mère ne parut pas très satisfaite que mon père ne songeât plus pour moi à la «carrière». Je crois que soucieuse avant tout quune règle dexistence disciplinât les caprices de mes nerfs, ce quelle regrettait, cétait moins de me voir renoncer à la diplomatie que madonner à la littérature. Mais laisse donc, sécria mon père, il faut avant tout prendre du plaisir à ce quon fait. Or, il nest plus un enfant. Il sait bien maintenant ce quil aime, il est peu probable quil change, et il est capable de se rendre compte de ce qui le rendra heureux dans lexistence. En attendant que grâce à la liberté quelles moctroyaient, je fusse, ou non, heureux dans lexistence, les paroles de mon père me firent ce soir-là bien de la peine. De tout temps ses gentillesses imprévues mavaient, quand elles se produisaient, donné une telle envie dembrasser au-dessus de sa barbe ses joues colorées que si je ny cédais pas, cétait seulement par peur de lui déplaire. Aujourdhui, comme un auteur seffraye de voir ses propres rêveries qui lui paraissent sans grande valeur parce quil ne les sépare pas de lui-même, obliger un éditeur à choisir un papier, à employer des caractères peut-être trop beaux pour elles, je me demandais si mon désir décrire était quelque chose dassez important pour que mon père dépensât à cause de cela tant de bonté. Mais surtout en parlant de mes goûts qui ne changeraient plus, de ce qui était destiné à rendre mon existence heureuse, il insinuait en moi deux terribles soupçons. Le premier cétait que (alors que chaque jour je me considérais comme sur le seuil de ma vie encore intacte et qui ne débuterait que le lendemain matin) mon existence était déjà commencée, bien plus, que ce qui allait en suivre ne serait pas très différent de ce qui avait précédé. Combray, au fond de ma guérite dosier. Théoriquement on sait que la terre tourne, mais en fait on ne sen aperçoit pas, le sol sur lequel on marche semble ne pas bouger et on vit tranquille. Et pour rendre sa fuite sensible, les romanciers sont obligés, en accélérant follement les battements de laiguille, de faire franchir au lecteur dix, vingt, trente ans, en deux minutes. Au haut dune page on a quitté un amant plein despoir, au bas de la suivante on le retrouve octogénaire, accomplissant péniblement dans le préau dun hospice sa promenade quotidienne, répondant à peine aux paroles quon lui adresse, ayant oublié le passé. Ce nest plus un enfant, ses goûts ne changeront plus, etc. Temps, et me causait le même genre de tristesse, que si javais été non pas encore lhospitalisé ramolli, mais ces héros dont lauteur, sur un ton indifférent qui est particulièrement cruel, nous dit à la fin dun livre: «il quitte de moins en moins la campagne. Il a fini par sy fixer définitivement, etc. Norpois a été un peu «poncif» comme vous dites. Paris, jai eu peur que vous ne vous mettiez à rire. Mais pas du tout, répondit ma mère, jaime beaucoup quun homme de cette valeur et de cet âge ait gardé cette sorte de naïveté qui ne prouve quun fond dhonnêteté et de bonne éducation. Norpois, et voulant lui persuader quil était encore supérieur à ce quelle croyait, parce que la cordialité surfait avec autant de plaisir quen prend la taquinerie à déprécier. Mais oui, comme tu dis là. On voit quil a une profonde expérience de la vie. Swann et quil y ait trouvé en somme des gens réguliers, des fonctionnaires. Swann a pu aller pêcher tout ce monde-là? Cest une maison où il va surtout des hommes! Je lavais dailleurs précédée à la cuisine. Jai jamais vu une bête comme ça; elle est morte sans dire seulement une parole, vous auriez dit quelle était muette. Peu au courant du langage des bêtes, jalléguai que le lapin ne criait peut-être pas comme le poulet. Françoise indignée de mon ignorance, si les lapins ne crient pas autant comme les poulets. Ils ont même la voix bien plus forte. Norpois avec la fière simplicité, le regard joyeux et fût-ce momentanément intelligent, dun artiste à qui on parle de son art. Ma mère lavait envoyée autrefois dans certains grands restaurants voir comment on y faisait la cuisine. Jeus ce soir-là à lentendre traiter les plus célèbres de gargotes le même plaisir quautrefois à apprendre, pour les artistes dramatiques, que la hiérarchie de leurs mérites nétait pas la même que celle de leurs réputations. Ambassadeur, lui dit ma mère, assure que nulle part on ne mange de buf froid et de soufflés comme les vôtres. Cest un bon vieux comme moi. Legrand», à cause de son agileté, et bien quil ny eût pas un trait commun entre eux. Mais enfin, lui demanda ma mère, comment expliquez-vous que personne ne fasse la gelée aussi bien que vous (quand vous le voulez)? Françoise (qui nétablissait pas une démarcation bien nette entre le verbe venir, au moins pris dans certaines acceptions et le verbe devenir). Elle disait vrai du reste, en partie, et nétait pas beaucoup plus capable ou désireuse de dévoiler le mystère qui faisait la supériorité de ses gelées ou de ses crèmes, quune grande élégante pour ses toilettes, ou une grande cantatrice pour son chant. Leurs explications ne nous disent pas grand chose; il en était de même des recettes de notre cuisinière. Ils font cuire trop à la va-vite, répondit-elle en parlant des grands restaurateurs, et puis pas tout ensemble. Il faut que le buf, il devienne comme une éponge, alors il boit tout le jus jusquau fond. Cafés où il me semble quon savait bien un peu faire la cuisine. Je ne dis pas que cétait tout à fait ma gelée, mais cétait fait bien doucement et les soufflés ils avaient bien de la crème. Gaillon où il avait à dates fixes des repas de corps. Françoise avec une douceur qui cachait un profond dédain, je parlais dun petit restaurant. Henry cest très bon bien sûr, mais cest pas un restaurant, cest plutôt. Royale, ce nest pas un restaurant, cest une brasserie. Je ne sais pas si ce quils vous donnent est servi. Je crois quils nont même pas de nappe, ils posent cela comme cela sur la table, va comme je te pousse. Dame, il faut ça pour la jeunesse. Françoise était pour les cuisiniers célèbres une plus terrible «camarade» que ne peut lêtre lactrice la plus envieuse et la plus infatuée. Non, je veux dire un restaurant où cest quil y avait lair davoir une bien bonne petite cuisine bourgeoise. Cest une maison encore assez conséquente. Françoise, économe, comptait par sous, non par louis comme les décavés). Madame connaît bien là-bas à droite sur les grands boulevards, un peu en arrière. Le restaurant dont elle parlait avec cette équité mêlée dorgueil et de bonhomie, cétait. Quand vint le 1er janvier, je fis dabord des visites de famille, avec maman, qui, pour ne pas me fatiguer, les avait davance (à laide dun itinéraire tracé par mon père) classées par quartier plutôt que selon le degré exact de la parenté. Mais à peine entrés dans le salon dune cousine assez éloignée qui avait comme raison de passer dabord, que sa demeure ne le fût pas de la nôtre, ma mère était épouvantée en voyant, ses marrons glacés ou déguisés à la main, le meilleur ami du plus susceptible de mes oncles auquel il allait rapporter que nous navions pas commencé notre tournée par lui. Gilberte mettrait quelque coquetterie à lui garder toute sa beauté et à mavertir à temps comme je promettais de le faire moi-même, aussitôt que surviendrait le moindre péril qui pourrait lendommager. Les innombrables admirations quexcitait lartiste donnaient quelque chose dun peu pauvre à ce visage unique quelle avait pour y répondre, immuable et précaire comme ce vêtement des personnes qui nen ont pas de rechange, et où elle ne pouvait exhiber toujours que le petit pli au-dessus de la lèvre supérieure, le relèvement des sourcils, quelques autres particularités physiques toujours les mêmes qui, en somme, étaient à la merci dune brûlure ou dun choc. Ce visage, dailleurs, ne meût pas à lui seul semblé beau, mais il me donnait lidée, et par conséquent, lenvie de lembrasser à cause de tous les baisers quil avait dû supporter, et que du fond de la «carte-album», il semblait appeler encore par ce regard coquettement tendre et ce sourire artificieusement ingénu. Phèdre, et dont tout, même le prestige de son nom qui ajoutait à sa beauté et prorogeait sa jeunesse, devait lui rendre lassouvissement si facile. Berma donnait pour le 1er janvier. Il soufflait un vent humide et doux. Création, comme sil nexistait pas encore de passé, comme si eussent été anéanties, avec les indices quon aurait pu en tirer pour lavenir, les déceptions quelle mavait parfois causées: un nouveau monde où rien ne subsistât de lancien. Gilberte eût changé davantage; je sentis que cette nouvelle amitié cétait la même, comme ne sont pas séparées des autres par un fossé les années nouvelles que notre désir, sans pouvoir les atteindre et les modifier, recouvre à leur insu dun nom différent. Gilberte, et comme on superpose une religion aux lois aveugles de la nature, essayer dimprimer au jour de lan lidée particulière que je métais faite de lui, cétait en vain; je sentais quil ne savait pas quon lappelât le jour de lan, quil finissait dans le crépuscule dune façon qui ne métait pas nouvelle: dans le vent doux qui soufflait autour de la colonne daffiches, javais reconnu, javais senti reparaître la matière éternelle et commune, lhumidité familière, lignorante fluidité des anciens jours. Je revins à la maison. Je venais de vivre le 1er janvier des hommes vieux qui diffèrent ce jour-là des jeunes, non parce quon ne leur donne plus détrennes, mais parce quils ne croient plus au nouvel an. La tristesse des hommes qui ont vieilli cest de ne pas même songer à écrire de telles lettres dont ils ont appris linefficacité. Quand je fus couché, les bruits de la rue, qui se prolongeaient plus tard ce soir de fête, me tinrent éveillé. Berma à la fin de cette représentation que javais vue annoncée pour le soir. Berma ne pensait peut-être pas à lamour, puisque les vers quelle récitait, quelle avait longuement étudiés, lui rappelaient à tous moments quil est délicieux, comme elle le savait dailleurs si bien quelle en faisait apparaître les troubles bien connus mais doués dune violence nouvelle et dune douceur insoupçonnée, à des spectateurs émerveillés dont chacun pourtant les avait ressentis par soi-même. Je rallumai ma bougie éteinte pour regarder encore une fois son visage. Carême, et souvent des autres fêtes, et qui, parce quil est alors sans poésie, est plus triste, sortant dun mastroquet, que «le soir au fond des bois». Gilberte neût peut-être pas été ce quil meût fallu. Nos désirs vont sinterférant et, dans la confusion de lexistence, il est rare quun bonheur vienne justement se poser sur le désir qui lavait réclamé. Aquarellistes, dans un ciel mobile et léger. Gabriel maient paru dune plus grande beauté ni même dune autre époque que les hôtels avoisinants. Enfers, me donnaient pour la première fois une impression de beauté. Et pourtant jaurais eu besoin de la voir, car je ne me rappelais même pas sa figure. La manière chercheuse, anxieuse, exigeante que nous avons de regarder la personne que nous aimons, notre attente de la parole qui nous donnera ou nous ôtera lespoir dun rendez-vous pour le lendemain, et, jusquà ce que cette parole soit dite, notre imagination alternative, sinon simultanée, de la joie et du désespoir, tout cela rend notre attention en face de lêtre aimé, trop tremblante pour quelle puisse obtenir de lui une image bien nette. Peut-être aussi cette activité de tous les sens à la fois et qui essaye de connaître avec les regards seuls ce qui est au delà deux, est-elle trop indulgente aux mille formes, à toutes les saveurs, aux mouvements de la personne vivante que dhabitude, quand nous naimons pas, nous immobilisons. Le modèle chéri, au contraire, bouge; on nen a jamais que des photographies manquées. Gilberte sauf dans les moments divins, où elle les dépliait pour moi: je ne me rappelais que son sourire. Et ne pouvant revoir ce visage bien-aimé, quelque effort que je fisse pour men souvenir, je mirritais de trouver, dessinés dans ma mémoire avec une exactitude définitive, les visages inutiles et frappants de lhomme des chevaux de bois et de la marchande de sucre dorge: ainsi ceux qui ont perdu un être aimé quils ne revoient jamais en dormant, sexaspèrent de rencontrer sans cesse dans leurs rêves tant de gens insupportables et que cest déjà trop davoir connus dans létat de veille. Dans leur impuissance à se représenter lobjet de leur douleur, ils saccusent presque de navoir pas de douleur. Gilberte, je lavais oubliée elle-même, je ne laimais plus. Enfin elle revint jouer presque tous les jours, mettant devant moi de nouvelles choses à désirer, à lui demander, pour le lendemain, faisant bien chaque jour en ce sens-là, de ma tendresse une tendresse nouvelle. Mais une chose changea une fois de plus et brusquement la façon dont tous les après-midis vers deux heures se posait le problème de mon amour. Gilberte ne faisait-elle que mavouer longtemps après, et afin que je fusse plus prudent, un état de choses déjà ancien? Vous savez, ils ne vous gobent pas! Souvent son rire en désaccord avec ses paroles semblait, comme fait la musique, décrire dans un autre plan, une surface invisible. Gilberte de cesser de jouer avec moi, mais eussent autant aimé, pensait-elle, que cela neût pas commencé. Ils ne voyaient pas mes relations avec elle dun il favorable, ne me croyaient pas dune grande moralité et simaginaient que je ne pouvais exercer sur leur fille quune mauvaise influence. Swann me croyait ressembler, je me les représentais comme détestant les parents de la jeune fille quils aiment, les flattant quand ils sont là, mais se moquant deux avec elle, la poussant à leur désobéir, et quand ils ont une fois conquis leur fille, les privant même de la voir. Swann, si passionnés au contraire que je ne doutais pas que sil les eût soupçonnés il ne se fût repenti de son jugement à mon égard comme dune erreur judiciaire. Gilberte en la priant de la lui remettre. Norpois neut pas plus de succès. Tout cela ne signifie rien, cela ne fait que prouver combien jai raison. Car que ce fût une erreur, je nen doutais pas alors. Swann ne les eût pas aussitôt reconstitués, ne fût pas venu me demander pardon et avouer quil sétait trompé, il fallait que ces nobles sentiments, il ne les eût lui-même jamais ressentis, ce qui devait le rendre incapable de les comprendre chez les autres. Swann savait-il que la générosité nest souvent que laspect intérieur que prennent nos sentiments égoïstes quand nous ne les avons pas encore nommés et classés. Gilberte, par lequel et non par ma vénération secondaire pour lui seraient fatalement dans la suite dirigés mes actes. Je ne pouvais partager ses prévisions, car je navais pas réussi à abstraire de moi-même mon amour, à le faire rentrer dans la généralité des autres et à en supporter expérimentalement les conséquences; jétais désespéré. France, par une anglomanie mal informée, des water-closets. Gilberte, me pénétra dun plaisir non pas de la même espèce que les autres, lesquels nous laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder, mais au contraire dun plaisir consistant auquel je pouvais métayer, délicieux, paisible, riche dune vérité durable, inexpliquée et certaine. Guermantes, essayer de pénétrer le charme de cette impression qui mavait saisi et rester immobile à interroger cette émanation vieillotte qui me proposait non de jouir du plaisir quelle ne me donnait que par surcroît, mais de descendre dans la réalité quelle ne mavait pas dévoilée. Mais la tenancière de létablissement, vieille dame à joues plâtrées, et à perruque rousse, se mit à me parler. Françoise la croyait «tout à fait bien de chez elle». Simon un duc dun homme «sorti de la lie du peuple». Sans doute la tenancière avant de lêtre avait eu des revers. Vous ne voulez pas entrer? Gouache quand nous venions faire une commande moffraient un des bonbons quelles avaient sur le comptoir sous des cloches de verre et que maman me défendait hélas daccepter; peut-être aussi moins innocemment comme telle vieille fleuriste par qui maman faisait remplir ses «jardinières» et qui me donnait une rose en roulant des yeux doux. En tous cas, si la «marquise» avait du goût pour les jeunes garçons, en leur ouvrant la porte hypogéenne de ces cubes de pierre où les hommes sont accroupis comme des sphinx, elle devait chercher dans ses générosités moins lespérance de les corrompre que le plaisir quon éprouve à se montrer vainement prodigue envers ce quon aime, car je nai jamais vu auprès delle dautre visiteur quun vieux garde forestier du jardin. Je laperçus tout de suite, sur une chaise, derrière le massif de lauriers. Je lui demandai sil ny avait pas moyen que jeusse une explication verbale avec son père. Gilberte me dit quelle la lui avait proposée, mais quil la jugeait inutile. Tenez, ajouta-t-elle, ne me laissez pas votre lettre, il faut rejoindre les autres puisquils ne mont pas trouvée. Swann était arrivé alors avant même que je leusse reprise, cette lettre de la sincérité de laquelle je trouvais quil avait été si insensé de ne pas sêtre laissé persuader, peut-être aurait-il vu que cétait lui qui avait raison. Voyons, empêchez-moi de lattraper nous allons voir qui sera le plus fort. Elle la mit dans son dos, je passai mes mains derrière son cou, en soulevant les nattes de cheveux quelle portait sur les épaules, soit que ce fût encore de son âge, soit que sa mère voulût la faire paraître plus longtemps enfant, afin de se rajeunir elle-même; nous luttions, arc-boutés. Je tâchais de lattirer, elle résistait; ses pommettes enflammées par leffort étaient rouges et rondes comme des cerises; elle riait comme si je leusse chatouillée; je la tenais serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel jaurais voulu grimper; et, au milieu de la gymnastique que je faisais, sans quen fût à peine augmenté lessoufflement que me donnaient lexercice musculaire et lardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées par leffort, mon plaisir auquel je ne pus pas même mattarder le temps den connaître le goût; aussitôt je pris la lettre. Vous savez, si vous voulez, nous pouvons lutter encore un peu. Peut-être avait-elle obscurément senti que mon jeu avait un autre objet que celui que javais avoué, mais navait-elle pas su remarquer que je lavais atteint. Et moi qui craignais quelle sen fût aperçue (et un certain mouvement rétractile et contenu de pudeur offensée quelle eut un instant après, me donna à penser que je navais pas eu tort de le craindre), jacceptai de lutter encore, de peur quelle pût croire que je ne métais proposé dautre but que celui après quoi je navais plus envie que de rester tranquille auprès delle. En rentrant, japerçus, je me rappelai brusquement limage, cachée jusque-là, dont mavait approché, sans me la laisser voir ni reconnaître, le frais, sentant presque la suie, du pavillon treillagé. Combray, laquelle exhalait en effet le même parfum dhumidité. Mais je ne pus comprendre et je remis à plus tard de chercher pourquoi le rappel dune image si insignifiante mavait donné une telle félicité. Norpois: javais préféré jusquici à tous les écrivains celui quil appelait un simple «joueur de flûte» et une véritable exaltation mavait été communiquée, non par quelque idée importante, mais par une odeur de moisi. Champs-Élysées, si quelque visiteur le prononçait, était accueilli par les mères avec lair malveillant quelles réservent à un médecin réputé auquel elles prétendent avoir vu faire trop de diagnostics erronés pour avoir encore confiance en lui; on assurait que ce jardin ne réussissait pas aux enfants, quon pouvait citer plus dun mal de gorge, plus dune rougeole et nombre de fièvres dont il était responsable. Sans mettre ouvertement en doute la tendresse de maman qui continuait à my envoyer, certaines de ses amies déploraient du moins son aveuglement. Les névropathes sont peut-être malgré lexpression consacrée, ceux qui «sécoutent» le moins: ils entendent en eux tant de choses dont ils se rendent compte ensuite quils avaient eu tort de salarmer, quils finissent par ne plus faire attention à aucune. Un matin, portant coordonnés en moi mes malaises habituels, de la circulation constante et intestine desquels je tenais toujours mon esprit détourné aussi bien que de celle de mon sang, je courais allègrement vers la salle à manger où mes parents étaient déjà à table, et métant dit comme dordinaire quavoir froid peut signifier non quil faut se chauffer, mais par exemple quon a été grondé, et ne pas avoir faim, quil va pleuvoir et non quil ne faut pas manger, je me mettais à table, quand, au moment davaler la première bouchée dune côtelette appétissante, une nausée, un étourdissement marrêtèrent, réponse fébrile dune maladie commencée, dont la glace de mon indifférence avait masqué, retardé les symptômes, mais qui refusait obstinément la nourriture que je nétais pas en état dabsorber. Gilberte, et une heure plus tard, me soutenant à peine, mais heureux à côté delle, javais la force de le goûter encore. Françoise, au retour, déclara que je métais «trouvé indisposé», que javais dû prendre un «chaud et froid», et le docteur, aussitôt appelé, déclara «préférer» la «sévérité», la «virulence» de la poussée fébrile qui accompagnait ma congestion pulmonaire et ne serait «quun feu de paille» à des formes plus «insidieuses» et «larvées». Depuis longtemps déjà jétais sujet à des étouffements et notre médecin, malgré la désapprobation de ma grandmère, qui me voyait déjà mourant alcoolique, mavait conseillé outre la caféine qui métait prescrite pour maider à respirer, de prendre de la bière, du champagne ou du cognac quand je sentais venir une crise. Celles-ci avorteraient, disait-il, dans l«euphorie» causée par lalcool. Dailleurs, dès que je le sentais sapprocher, toujours incertain des proportions quil prendrait, jen étais inquiet à cause de la tristesse de ma grandmère que je craignais beaucoup plus que ma souffrance. Mais en même temps mon corps, soit quil fût trop faible pour garder seul le secret de celle-ci, soit quil redoutât que dans lignorance du mal imminent on exigeât de moi quelque effort qui lui eût été impossible ou dangereux, me donnait le besoin davertir ma grandmère de mes malaises avec une exactitude où je finissais par mettre une sorte de scrupule physiologique. Apercevais-je en moi un symptôme fâcheux que je navais pas encore discerné, mon corps était en détresse tant que je ne lavais pas communiqué à ma grandmère. Feignait-elle de ny prêter aucune attention, il me demandait dinsister. Parfois jallais trop loin; et le visage aimé qui nétait plus toujours aussi maître de ses émotions quautrefois, laissait paraître une expression de pitié, une contraction douloureuse. Alors mon cur était torturé par la vue de la peine quelle avait; comme si mes baisers eussent dû effacer cette peine, comme si ma tendresse eût pu donner à ma grandmère autant de joie que mon bonheur, je me jetais dans ses bras. Et les scrupules étant dautre part apaisés par la certitude quelle connaissait le malaise ressenti, mon corps ne faisait pas opposition à ce que je la rassurasse. Je protestais que ce malaise navait rien de pénible, que je nétais nullement à plaindre, quelle pouvait être certaine que jétais heureux; mon corps avait voulu obtenir exactement ce quil méritait de pitié et pourvu quon sût quil avait une douleur en son côté droit, il ne voyait pas dinconvénient à ce que je déclarasse que cette douleur nétait pas un mal et nétait pas pour moi un obstacle au bonheur, mon corps ne se piquant pas de philosophie; elle nétait pas de son ressort. Jeus presque chaque jour de ces crises détouffement pendant ma convalescence. Dieu, comme tu souffres, sécria-t-elle, les traits bouleversés. Elle me quitta aussitôt, jentendis la porte cochère, et elle rentra un peu plus tard avec du cognac quelle était allée acheter parce quil ny en avait pas à la maison. Bientôt je commençai à me sentir heureux. Ma grandmère, un peu rouge, avait lair gêné, et ses yeux une expression de lassitude et de découragement. Jaime mieux te laisser et que tu profites un peu de ce mieux, me dit-elle, en me quittant brusquement. Je lembrassai pourtant et je sentis sur ses joues fraîches quelque chose de mouillé dont je ne sus pas si cétait lhumidité de lair nocturne quelle venait de traverser. Le lendemain, elle ne vint que le soir dans ma chambre parce quelle avait eu, me dit-on, à sortir. Je trouvai que cétait montrer bien de lindifférence pour moi, et je me retins pour ne pas la lui reprocher. Il ne suffit pas à un médecin appelé dans des cas de ce genre dêtre instruit. Mis en présence de symptômes qui peuvent être ceux de trois ou quatre maladies différentes, cest en fin de compte son flair, son coup dil qui décident à laquelle malgré les apparences à peu près semblables il y a chance quil ait à faire. Ce don mystérieux nimplique pas de supériorité dans les autres parties de lintelligence et un être dune grande vulgarité, aimant la plus mauvaise peinture, la plus mauvaise musique, nayant aucune curiosité desprit, peut parfaitement le posséder. Dans mon cas ce qui était matériellement observable, pouvait aussi bien être causé par des spasmes nerveux, par un commencement de tuberculose, par de lasthme, par une dyspnée toxi-alimentaire avec insuffisance rénale, par de la bronchite chronique, par un état complexe dans lequel seraient entrés plusieurs de ces facteurs. Or les spasmes nerveux demandaient à être traités par le mépris, la tuberculose par de grands soins et par un genre de suralimentation qui eût été mauvaise pour un état arthritique comme lasthme, et eût pu devenir dangereux en cas de dyspnée toxi-alimentaire laquelle exige un régime qui en revanche serait néfaste pour un tuberculeux. Purgatifs violents et drastiques, lait pendant plusieurs jours, rien que du lait. Ma mère murmura que javais pourtant bien besoin dêtre reconstitué, que jétais déjà assez nerveux, que cette purge de cheval et ce régime me mettraient à bas. Cottard, aussi inquiets que sil avait peur de manquer le train, quil se demandait sil ne sétait pas laissé aller à sa douceur naturelle. Il tâchait de se rappeler sil avait pensé à prendre un masque froid, comme on cherche une glace pour regarder si on na pas oublié de nouer sa cravate. Je nai pas lhabitude de répéter deux fois mes ordonnances. Plus tard, quand nous aurons jugulé les crises et lagrypnie, je veux bien que vous preniez quelques potages, puis des purées, mais toujours au lait, au lait. Espagne est à la mode, ollé! Ses élèves connaissaient bien ce calembour quil faisait à lhôpital chaque fois quil mettait un cardiaque ou un hépatique au régime lacté. Ensuite vous reviendrez progressivement à la vie commune. Mais chaque fois que la toux et les étouffements recommenceront, purgatifs, lavages intestinaux, lit, lait. Il écouta dun air glacial, sans y répondre, les dernières objections de ma mère, et, comme il nous quitta sans avoir daigné expliquer les raisons de ce régime, mes parents le jugèrent sans rapport avec mon cas, inutilement affaiblissant et ne me le firent pas essayer. Professeur leur désobéissance et pour y réussir plus sûrement, évitèrent toutes les maisons où ils auraient pu le rencontrer. Cottard; au bout de trois jours je navais plus de râles, plus de toux et je respirais bien. Cottard tout en me trouvant comme il le dit dans la suite, assez asthmatique et surtout «toqué», avait discerné que ce qui prédominait à ce moment-là en moi, cétait lintoxication, et quen faisant couler mon foie et en lavant mes reins, il décongestionnerait mes bronches, me rendrait le souffle, le sommeil, les forces. Et nous comprîmes que cet imbécile était un grand clinicien. Gilberte, comme ce langage natal que les vaincus sefforcent de maintenir pour ne pas oublier la patrie quils ne reverront pas. Alors, les petits garçons ne racontent plus à leur maman les chagrins quils ont? Vous ne vous êtes pas regardé, on dirait un mort! Françoise eût pris le même air funèbre. Ces déplorations tenaient plus à sa «classe» quà mon état de santé. Je conclus provisoirement quil était social et professionnel. Un jour, à lheure du courrier, ma mère posa sur mon lit une lettre. Mais parce que je la savais impossible dans une lettre adressée à moi, cette vue, non accompagnée de croyance, ne me causa pas de joie. Pendant un instant elle ne fit que frapper dirréalité tout ce qui mentourait. Avec une vitesse vertigineuse, cette signature sans vraisemblance jouait aux quatre coins avec mon lit, ma cheminée, mon mur. Moi je ny vais guère non plus parce quil y a énormément de malades. Mais mes amies viennent goûter tous les lundis et vendredis à la maison. Adieu, mon cher ami, jespère que vos parents vous permettront de venir très souvent goûter, et je vous envoie toutes mes amitiés. Tandis que je lisais ces mots, mon système nerveux recevait avec une diligence admirable la nouvelle quil marrivait un grand bonheur. Mais mon âme, cest-à-dire moi-même, et en somme le principal intéressé, lignorait encore. Une feuille de papier couverte de caractères, la pensée ne sassimile pas cela tout de suite. Mais dès que jeus terminé la lettre, je pensai à elle, elle devint un objet de rêverie, elle devint, elle aussi, cosa mentale et je laimais déjà tant que toutes les cinq minutes, il me fallait la relire, lembrasser. Alors, je connus mon bonheur. La vie est semée de ces miracles que peuvent toujours espérer les personnes qui aiment. Gilberte de mécrire, comme, au temps de mes premiers bains de mer, pour me donner du plaisir à plonger, ce que je détestais parce que cela me coupait la respiration, elle remettait en cachette à mon guide baigneur de merveilleuses boîtes en coquillages et des branches de corail que je croyais trouver moi-même au fond des eaux. Dailleurs, pour tous les événements qui dans la vie et ses situations contrastées, se rapportent à lamour, le mieux est de ne pas essayer de comprendre, puisque, dans ce quils ont dinexorable, comme dinespéré, ils semblent régis par des lois plutôt magiques que rationnelles. Destin veut laccabler et le faire mourir dune maladie de cur plutôt que de chercher une explication logique. Ces obstacles contre lesquels les amants ont à lutter et que leur imagination surexcitée par la souffrance cherche en vain à deviner, résident parfois dans quelque singularité de caractère de la femme quils ne peuvent ramener à eux, dans sa bêtise, dans linfluence quont prise sur elle et les craintes que lui ont suggérées des êtres que lamant ne connaît pas, dans le genre de plaisirs quelle demande momentanément à la vie, plaisirs que son amant, ni la fortune de son amant ne peuvent lui offrir. En tous cas lamant est mal placé pour connaître la nature des obstacles que la ruse de la femme lui cache et que son propre jugement faussé par lamour lempêche dapprécier exactement. Ils ressemblent à ces tumeurs que le médecin finit par réduire mais sans en avoir connu lorigine. Comme elles ces obstacles restent mystérieux mais sont temporaires. Seulement ils durent généralement plus que lamour. Et comme celui-ci nest pas une passion désintéressée, lamoureux qui naime plus ne cherche pas à savoir pourquoi la femme pauvre et légère quil aimait, sest obstinément refusée pendant des années à ce quil continuât à lentretenir. Solutions heureuses ou du moins qui paraissent lêtre, car il ny en a guère qui le soient réellement quand il sagit dun sentiment dune telle sorte que toute satisfaction quon lui donne ne fait généralement que déplacer la douleur. Parfois pourtant une trêve est accordée et lon a pendant quelque temps lillusion dêtre guéri. Cottard, que depuis que je suivais son régime, on avait fait revenir, se trouvait dans ma chambre. Swann me prît pour un menteur, que je ne la connaissais pas et ne lui avais jamais parlé. Swann navait pas pu dire en effet, cétait pour faire savoir, ce quil jugeait flatteur et ce qui nétait pas vrai, quil avait dîné à côté dune des amies de cette dame. Odette dès quil en trouva loccasion. Euménide, prit lhabitude, quand je lui demandais si je pouvais monter, de mindiquer en soulevant sa casquette dune main propice, quil exauçait ma prière. Gilberte dans sa chambre, de les ouvrir moi-même pour laisser entrer un peu dair et même de my pencher à côté delle, si cétait le jour de réception de sa mêre, pour voir arriver les visites qui souvent, levant la tête en descendant de voiture, me faisaient bonjour de la main, me prenant pour quelque neveu de la maîtresse de maison. Gilberte dans ces moments-là touchaient ma joue. A une section même infime delles, quel herbier céleste neussé-je pas donné comme châsse. Swann et même de photographes, des bassesses qui ne me procurèrent pas ce que je voulais, mais me lièrent pour toujours avec des gens très ennuyeux. Comment allez-vous (quils prononçaient tous deux commen allez-vous, sans faire la liaison du t, liaison, quon pense bien quune fois rentré à la maison je me faisais un incessant et voluptueux exercice de supprimer). Gilberte sait-elle que vous êtes là? Gilberte offrait à ses amies et qui si longtemps mavaient paru la plus infranchissable des séparations accumulées entre elle et moi devenaient maintenant une occasion de nous réunir dont elle mavertissait par un mot, écrit (parce que jétais une relation encore assez nouvelle), sur un papier à lettres toujours différent. Gilberte» tantôt tracé en travers dans un coin en caractères dorés qui imitaient la signature de mon amie et finissaient par un paraphe, au-dessous dun parapluie ouvert imprimé en noir, tantôt enfermé dans un monogramme en forme de chapeau chinois qui en contenait toutes les lettres en majuscules sans quil fût possible den distinguer une seule. Per viam rectam, au-dessous du chevalier casqué, dans une médaille dargent bruni. Et chacun était choisi tel jour plutôt que tel autre en vertu de certains rites, pensais-je alors, mais plutôt je le crois maintenant, parce quelle cherchait à se rappeler ceux dont elle sétait servie les autres fois, de façon à ne jamais envoyer le même à un de ses correspondants, au moins de ceux pour qui elle prenait la peine de faire des frais, quaux intervalles les plus éloignés possibles. Gilberte invitait à ces goûters étaient obligées de partir comme les autres arrivaient seulement, dès lescalier jentendais séchapper de lantichambre un murmure de voix qui, dans lémotion que me causait la cérémonie imposante à laquelle jallais assister, rompait brusquement bien avant que jatteignisse le palier, les liens qui me rattachaient encore à la vie antérieure et môtaient jusquau souvenir davoir à retirer mon foulard une fois que je serais au chaud et de regarder lheure pour ne pas rentrer en retard. Swann le même respect que moi. Cest ainsi que devant un ignorant qui ne peut comprendre en quoi consiste le génie dun grand médecin, on croirait bien faire de ne pas avouer quil ne sait pas guérir le rhume de cerveau. Swann, elles devaient être extraordinaires, il ne me parut pas certain quen avertissant mes parents de leur valeur artistique et de la provenance lointaine de cet escalier, je commisse un mensonge. Renan, la pensée dissolvante que leur appartement était un appartement quelconque que nous aurions pu habiter. Kant, suspendu à un acte suprême de liberté. Dites donc, mon déjeuner commence à être loin, je ne dîne quà huit heures, jai bien envie de manger quelque chose. Gilberte ne consultait pas seulement sa faim; elle sinformait encore de la mienne, tandis quelle extrayait pour moi du monument écroulé tout un pan verni et cloisonné de fruits écarlates, dans le goût oriental. Elle me demandait même lheure à laquelle mes parents dînaient, comme si je lavais encore sue, comme si le trouble qui me dominait avait laissé persister la sensation de linappétence ou de la faim, la notion du dîner ou limage de la famille, dans ma mémoire vide et mon estomac paralysé. Malheureusement cette paralysie nétait que momentanée. Les gâteaux que je prenais sans men apercevoir, il viendrait un moment où il faudrait les digérer. Gilberte me faisait «mon thé». Jen buvais indéfiniment, alors quune seule tasse mempêchait de dormir pour vingt-quatre heures. Swann que cétait du thé que je buvais? Leussé-je su que jen eusse pris tout de même, car en admettant que jeusse recouvré un instant le discernement du présent, cela ne meût pas rendu le souvenir du passé et la prévision de lavenir. Mon imagination nétait pas capable daller jusquau temps lointain où je pourrais avoir lidée de me coucher et le besoin du sommeil. Gilberte nétaient pas toutes plongées dans cet état divresse où une décision est impossible. Dieu que les domestiques sont bêtes. Elle grignotait, assise de côté sur un siège en forme dx et placé de travers. Tiens, ça a lair bon ce que vous mangez là, cela me donne faim de vous voir manger du cake. Bontemps ne fait pas des visites très courtes et elle vient seulement darriver. Quest-ce quils diraient toutes ces bonnes gens de ne pas me voir revenir; sil ne vient plus personne, je reviendrai bavarder avec vous (ce qui mamusera beaucoup plus) quand elles seront parties. Gilberte, elle vous le fera comme vous laimez, comme vous le prenez dans votre petit «studio», ajoutait-elle, tout en senfuyant vers ses visites et comme si çavait été quelque chose daussi connu de moi que mes habitudes (fût-ce celle que jaurais eue de prendre le thé, si jen avais jamais pris, quand à un «studio» jétais incertain si jen avais un ou non) que jétais venu chercher dans ce monde mystérieux. Verdurin, son ton de despotisme minaudier. Colombin, cette dernière promesse naurait pu ajouter à ma tentation. Swann, quand je lentendis me faire léloge de notre vieille «nurse». Gilberte lui avait raconté sur ma «nurse» qui leur avait donné à elle et à son mari de la sympathie pour moi. On sent quelle vous est si dévouée, quelle est si bien. Par contre-coup, avoir une institutrice pourvue dun caoutchouc et dun plumet ne me sembla plus chose si nécessaire. Swann et sa femme menaient leur vie surnaturelle, et vers lequel ils se dirigeaient après mavoir serré la main quand ils traversaient en même temps que moi, en sens inverse, lantichambre. Swann se trouvait à la maison. Ils avaient demandé qui avait sonné, et apprenant que cétait moi, mavaient fait prier dentrer un instant auprès deux, désirant que jusasse dans tel ou tel sens, pour une chose ou pour une autre, de mon influence sur leur fille. Swann et à laquelle il navait même pas daigné répondre. Jadmirais limpuissance de lesprit, du raisonnement et du cur à opérer la moindre conversion, à résoudre une seule de ces difficultés, quensuite la vie, sans quon sache seulement comment elle sy est prise, dénoue si aisément. Nationale, mais quil métait impossible de regarder. Wolf en a eu certainement un, (un de ces esprits inventifs et modestes ainsi quil sen rencontre chaque année, lesquels font des trouvailles telles que «mettre un nom sur une figure» mais leur nom à eux, ils ne le font pas connaître), je ne savais plus ce que je faisais. Tout au plus métonnais-je quand la visite se prolongeait, à quel néant de réalisation, à quelle absence de conclusion heureuse, conduisaient ces heures vécues dans la demeure enchantée. Mais ma déception ne tenait ni à linsuffisance des chefs-duvre montrés, ni à limpossibilité darrêter sur eux un regard distrait. Swann me recevait un moment dans sa chambre où trois belles et imposantes créatures, sa première, sa deuxième et sa troisième femmes de chambre préparaient en souriant des toilettes merveilleuses, et vers laquelle sur lordre proféré par le valet de pied en culotte courte que madame désirait me dire un mot, je me dirigeais par le sentier sinueux dun couloir tout embaumé à distance des essences précieuses qui exhalaient sans cesse du cabinet de toilette leurs effluves odoriférants. Swann était retournée auprès de ses visites, nous lentendions encore parler et rire, car même devant deux personnes et comme si elle avait eu à tenir tête à tous les «camarades», elle élevait la voix, lançait les mots, comme elle avait si souvent, dans le petit clan, entendu faire à la «patronne», dans les moments où celle-ci «dirigeait la conversation». Swann avait quitté la salle à manger, mais son mari qui venait de rentrer faisait à son tour une apparition auprès de nous. Non, elle a encore du monde, papa. La pauvre femme doit être brisée. Swann disaient odieux, en faisant lo bref. Pensez, depuis deux heures de laprès-midi! Camille me disait quentre quatre et cinq heures, il est bien venu douze personnes. Quest-ce que je dis douze, je crois quil ma dit quatorze. Non, douze; enfin je ne sais plus. Quand je suis rentré je ne songeais pas que cétait son jour, et en voyant toutes ces voitures devant la porte, je croyais quil y avait un mariage dans la maison. Et depuis un moment que je suis dans ma bibliothèque les coups de sonnette nont pas arrêté, ma parole dhonneur, jen ai mal à la tête. Et il y a encore beaucoup de monde près delle? Comment, petite sotte, tu parles comme si tu avais deux ans. Quest-ce que tu dis: employé dans un ministère? Il est tout simplement chef de cabinet, chef de toute la boutique, et encore, où ai-je la tête, ma parole je suis aussi distrait que toi, il nest pas chef de cabinet, il est directeur du cabinet. Jsais pas, moi; alors cest beaucoup dêtre le directeur du cabinet? Gilberte qui ne perdait jamais une occasion de manifester de lindifférence pour tout ce qui donnait de la vanité à ses parents (elle pouvait dailleurs penser quelle ne faisait quajouter à une relation aussi éclatante, en nayant pas lair dy attacher trop dimportance). Swann qui préférait à cette modestie qui eût pu me laisser dans le doute, un langage plus explicite. Mais cest simplement le premier après le ministre! Cest même plus que le ministre, car cest lui qui fait tout. Il paraît du reste que cest une capacité, un homme de premier ordre, un individu tout à fait distingué. Cest un homme délicieux, même fort joli garçon. Sa femme dailleurs lavait épousé envers et contre tous parce que cétait un «être de charme». Il avait, ce qui peut suffire à constituer un ensemble rare et délicat, une barbe blonde et soyeuse, de jolis traits, une voix nasale, lhaleine forte et un il de verre. Chenut, le type de la bourgeoisie réactionnaire cléricale, à idées étroites. Elle sera sûrement très «fast» mais en attendant elle a une drôle de touche. Elle est étonnante ma fille, elle connaît tout le monde. Je ne la connais pas. Bontemps, et elle ne me plaît pas non plus. Tu as le plus grand tort, elle est charmante, jolie, intelligente. Aussi est-il inutile dobserver les moeurs puisque on peut les déduire des lois psychologiques. Swann participaient à ce travers des gens chez qui peu de monde va; la visite, linvitation, une simple parole aimable de personnes un peu marquantes étaient pour eux un événement auquel ils souhaitaient de donner de la publicité. Swann ne fussent incapables de garder pour eux. On en parlait aux amis, on les faisait passer de mains en mains. Swann ressemblait ainsi à ces hôtels de villes deaux où on affiche les dépêches. Swann avait cessé dêtre non seulement discret quand il parlait de ses relations mais difficile quand il sagissait de les choisir. Bontemps, si commune, si méchante, ne lexaspérait-elle pas? Guermantes, aurait dû len empêcher semblait-il; en réalité il ly aidait. Guermantes, à lencontre des trois quarts des milieux mondains, du goût, un goût raffiné même, mais aussi du snobisme, doù possibilité dune interruption momentanée dans lexercice du goût. Guermantes, quelquun qui était de la même chapelle. Guermantes, elle se trouvait alors faire partie de cette chapelle elle aussi, sans y avoir aucun droit, sans en posséder en rien lesprit. Mais avec la naïveté des gens du monde, du moment quon la recevait, on singéniait à la trouver agréable, faute de pouvoir se dire que cest parce quon lavait trouvée agréable quon la recevait. Au fond elle est bonne femme, elle a même un certain sens du comique. Raison pure, mais elle nest pas déplaisante. Je suis absolument de votre avis, répondait la duchesse. Et encore elle était intimidée, mais vous verrez quelle peut être charmante. Mais il ny a même pas de comparaison possible. Swann lavait acquise chez la duchesse, et conservée. Il en usait maintenant à légard des gens quil recevait. Guermantes, sil ny avait pas eu entrée de faveur pour certaines altesses et si même quand il sagissait delles on neût vraiment considéré que lesprit et un certain charme. Swann avait le goût (dont il faisait maintenant une application seulement plus durable) déchanger sa situation mondaine contre une autre qui dans certaines circonstances lui convenait mieux. Il ny a que les gens incapables de décomposer, dans leur perception, ce qui au premier abord paraît indivisible, qui croient que la situation fait corps avec la personne. Un même être, pris à des moments successifs de sa vie, baigne à différents degrés de léchelle sociale dans des milieux qui ne sont pas forcément de plus en plus élevés; et chaque fois que dans une période autre de lexistence, nous nouons, ou renouons, des liens avec un certain milieu, que nous nous y sentons choyés, nous commençons tout naturellement à nous y attacher en y poussant dhumaines racines. Swann en parlant delle avec cette insistance nétait pas fâché de penser que mes parents apprendraient quelle venait voir sa femme. A vrai dire, à la maison, le nom des personnes que celle-ci arrivait peu à peu à connaître, piquait plus la curiosité quil nexcitait dadmiration. Trombert sont soumis, les tribus voisines ne tarderont pas à se rendre. Expédition chez les un tel. Malgré la situation du professeur, javoue que je ne comprends pas. Ma mère, elle, au contraire, comprenait très bien; elle savait quune grande partie des plaisirs quune femme trouve à pénétrer dans un milieu différent de celui où elle vivait autrefois lui manquerait si elle ne pouvait informer ses anciennes relations de celles, relativement plus brillantes par lesquelles elle les a remplacées. Pour cela il faut un témoin quon laisse pénétrer dans ce monde nouveau et délicieux, comme dans une fleur un insecte bourdonnant et volage, qui ensuite, au hasard de ses visites, répandra, on lespère du moins, la nouvelle, le germe dérobé denvie et dadmiration. Swann en conviant cette amie bienveillante, réservée et modeste, navait pas craint dintroduire chez soi, à ses «jours» brillants, un traître ou une concurrente. Elle savait le nombre énorme de calices bourgeois que pouvait, quand elle était armée de laigrette et du porte-cartes, visiter en un seul après-midi cette active ouvrière. Verdurin informés que de ces deux événements flatteurs pour elle parce que les matérialisations particulières sous lesquelles nous nous représentons et nous poursuivons la gloire, sont peu nombreuses par le défaut de notre esprit qui nest pas capable dimaginer à la fois toutes les formes que nous espérons bien dailleurs en gros que, simultanément, elle ne manquera pas de revêtir pour nous. Swann navait obtenu de résultats que dans ce quon appelait le «monde officiel». Les femmes élégantes nallaient pas chez elle. Ce nétait pas la présence de notabilités républicaines qui les avaient fait fuir. Au temps de ma petite enfance, tout ce qui appartenait à la société conservatrice était mondain, et dans un salon bien posé on neût pas pu recevoir un républicain. Les personnes qui vivaient dans un tel milieu simaginaient que limpossibilité de jamais inviter un «opportuniste», à plus forte raison un affreux radical, était une chose qui durerait toujours, comme les lampes à huile et les omnibus à chevaux. Mais pareille aux kaléidoscopes qui tournent de temps en temps, la société place successivement de façon différente des éléments quon avait cru immuables et compose une autre figure. Je navais pas encore fait ma première communion, que des dames bien pensantes avaient la stupéfaction de rencontrer en visite une juive élégante. Ces dispositions nouvelles du kaléidoscope sont produites par ce quun philosophe appellerait un changement de critère. Swann, et le kaléidoscope renversa une fois de plus ses petits losanges colorés. Tout ce qui était juif passa en bas fût-ce la dame élégante, et des nationalistes obscurs montèrent prendre sa place. Paris fut celui dun prince autrichien et ultra-catholique. Allemagne, le tour du kaléidoscope se fût produit dans un autre sens. Les juifs ayant à létonnement général, montré quils étaient patriotes, auraient gardé leur situation et personne naurait plus voulu aller ni même avouer être jamais allé chez le prince autrichien. Cela nempêche pas que chaque fois que la société est momentanément immobile, ceux qui y vivent simaginent quaucun changement naura plus lieu, de même quayant vu commencer le téléphone, ils ne veulent pas croire à laéroplane. Cependant, les philosophes du journalisme flétrissent la période précédente, non seulement le genre de plaisirs que lon y prenait et qui leur semble le dernier mot de la corruption, mais même les uvres des artistes et des philosophes qui nont plus à leurs yeux aucune valeur, comme si elles étaient reliées indissolublement aux modalités successives de la frivolité mondaine. Dreyfus navait pas encore éclaté, et certains grands juifs étaient fort puissants. Elle navait pas personnellement des intimités aussi élégantes que son neveu qui dautre part ne laimant pas ne lavait jamais beaucoup cultivée, quoiquil dût vraisemblablement être son héritier. Swann qui eût conscience de la situation mondaine de celui-ci, les autres étant toujours restées à cet égard dans la même ignorance qui avait été longtemps la nôtre. Quand, dans une famille, un des membres émigre dans la haute société ce qui lui semble à lui un phênomène unique, mais ce quà dix ans de distance il constate avoir été accompli dune autre façon et pour des raisons différentes par plus dun jeune homme avec qui il avait été élevé il décrit autour de lui une zone dombre, une terra incognita, fort visible en ses moindres nuances pour tous ceux qui lhabitent, mais qui nest que nuit et pur néant pour ceux qui ny pénétrent pas et la côtoient sans en soupçonner, tout près deux, lexistence. Swann une amitié dont elle était jalouse. Une seule avait désobéi, en cachette. Israels était entrée presque en même temps. Odette qui ne fut pas encouragée à pousser désormais plus loin une incursion dans un monde qui du reste nétait nullement celui où elle eût aimé être reçue. Odette continuait à être la cocotte illettrée bien différente des bourgeois ferrés sur les moindres points de généalogie et qui trompent dans la lecture des anciens mémoires la soif des relations aristocratiques que la vie réelle ne leur fournit pas. Swann dautre part, continuait sans doute dêtre lamant à qui toutes ces particularités dune ancienne maîtresse semblent agréables ou inoffensives, car souvent jentendis sa femme proférer de vraies hérésies mondaines sans que (par un reste de tendresse, un manque destime, ou la paresse de la perfectionner) il cherchât à les corriger. Combray et qui faisait maintenant que continuant à connaître, au moins pour son compte, des gens très brillants, il ne tenait pas à ce que dans la conversation on eût lair dans le salon de sa femme de leur trouver quelque importance. Swann, le centre de gravité de sa vie sétant déplacé. Odette, non seulement devant ces lacunes de son éducation, mais aussi devant la médiocrité de son intelligence. Odette, habituellement sans intérêt, assez vite, avec impatience et quelquefois contredit avec sévérité. Et on conclura que cet asservissement de lélite à la vulgarité est de règle dans bien des ménages, si lon pense, inversement, à tant de femmes supérieures qui se laissent charmer par un butor, censeur impitoyable de leurs plus délicates paroles, tandis quelles sextasient, avec lindulgence infinie de la tendresse, devant ses facéties les plus plates. Germain, il faut dire que le plus récent tour du kaléidoscope mondain avait été provoqué par une série de scandales. Des femmes chez qui on allait en toute confiance avaient été reconnues être des filles publiques, des espionnes anglaises. On allait pendant quelque temps demander aux gens, on le croyait du moins, dêtre avant tout, bien posés, bien assis. Odette représentait exactement tout ce avec quoi on venait de rompre et dailleurs immédiatement de renouer (car les hommes ne changeant pas du jour au lendemain cherchent dans un nouveau régime la continuation de lancien) mais en le cherchant sous une forme différente qui permît dêtre dupe et de croire que ce nétait plus la société davant la crise. Les gens du monde sont fort myopes; au moment où ils cessent toutes relations avec des dames israélites quils connaissaient, pendant quils se demandent comment remplacer ce vide, ils aperçoivent, poussée là comme à la faveur dune nuit dorage, une dame nouvelle, israélite aussi; mais grâce à sa nouveauté, elle nest pas associée dans leur esprit comme les précédentes, avec ce quils croient devoir détester. Mais elle était pareille à ce quon voulait fuir pour un temps. Swann, lui, allait souvent faire visite à quelques-unes de ses relations dautrefois et par conséquent appartenant toutes au plus grand monde. Pourtant, quand il nous parlait des gens quil venait daller voir, je remarquai quentre celles quil avait connues jadis, le choix quil faisait était guidé par cette même sorte de goût, mi-artistique, mi-historique, qui inspirait chez lui le collectionneur. Princes» qui ne seraient pas reçus dans un salon un peu fermé. Les princes se savent princes, ne sont pas snobs et se croient dailleurs tellement au-dessus de ce qui nest pas de leur sang que grands seigneurs et bourgeois leur apparaissent, au-dessous deux, presque au même niveau. Swann ne se contentait pas de chercher dans la société telle quelle existe et en sattachant aux noms que le passé y a inscrits et quon peut encore y lire, un simple plaisir de lettré et dartiste, il goûtait un divertissement assez vulgaire à faire comme des bouquets sociaux en groupant des éléments hétérogènes, en réunissant des personnes prises ici et là. Swann trouvait telle) navaient pas sur toutes les amies de sa femme du moins dune façon constante une répercussion identique. Vendôme et avait trouvé cela aussi agréable que naturel. Cottard, en le leur racontant, navait pas été la partie la moins savoureuse de son plaisir. Bontemps eût souhaité quaprès elle, personne de son monde à elle ne fût présenté à la princesse. Comment allait-elle même oser annoncer à son mari que le professeur et sa femme allaient à leur tour avoir leur part de ce plaisir quelle lui avait vanté comme unique. Cottard avaient pu savoir quils nétaient pas invités pour de bon, mais pour lamusement. Vendôme comme dune personne avec qui il était tout indiqué quelle dînât. Swann, mon mari croit que cette conjonction pourra donner quelque chose damusant? Guermantes duquel elle subissait ainsi à distance et à son insu comme la mer le fait pour la lune, lattraction, sans pourtant se rapprocher sensiblement de lui. Vendôme, est-ce que vous ne trouvez pas que cela sera drôle? Cottard eurent deux manières de raconter, selon les personnes à qui ils sadressaient. Agrigente, cétait tout à fait intime. Cottard au maladroit quil classa désormais dans la catégorie des mauvaises langues). Cottard adoptèrent chacun, sans sêtre consultés une version dont le cadre était identique et où seuls leurs noms respectifs étaient interchangés. Swann rentrait souvent assez peu de temps avant le dîner. Odette pouvait être en train de faire et sinquiétait peu quelle eût du monde chez elle, ou fût sortie. Mais ce souvenir ne lui était pas agréable et plutôt que dapprofondir la honte quil ressentait, il préférait se livrer à une petite grimace du coin de la bouche complétée au besoin dun hochement de tête qui signifiait: «quest-ce que ça peut me faire? Odette lavait aimé plus quil navait cru, elle lavait aussi trompé davantage. Forcheville que cétait un oncle à elle qui était venu. Swann, quand il avait cessé dêtre jaloux. Lapérouse, avait continué à en exciter chez lui. Swann avait eue autrefois et quil ne les retrouvait plus que là. Odette leût trompé et le trompât encore. Puis cette curiosité elle-même avait disparu, sans pourtant que ses investigations cessassent. Swann ne réussissait même plus à se représenter cette angoisse, si forte pourtant autrefois quil ne pouvait se figurer alors quil sen délivrât jamais et que seule la mort de celle quil aimait (la mort qui, comme le montrera plus loin dans ce livre, une cruelle contre-épreuve, ne diminue en rien les souffrances de la jalousie) lui semblait capable daplanir pour lui la route entièrement barrée, de sa vie. Odette qui lui servait encore pour une autre. Swann renaquît, il nétait pas nécessaire que cette femme fût infidèle, il suffisait que pour une raison quelconque, elle fût loin de lui, à une soirée par exemple, et eût paru sy amuser. Odette, et qui ne permettaient plus à lamant vieilli de connaître sa maîtresse daujourdhui quà travers le fantôme ancien et collectif de la «femme qui excitait sa jalousie» dans lequel il avait arbitrairement incarné son nouvel amour. Odette du même raisonnement, et à tort. Aussi tout ce que la jeune femme quil aimait faisait aux heures où il nétait pas avec elle, cessait de lui paraître innocent. Odette qui lui étaient jadis si nécessaires), ces représailles il ny tenait plus; avec lamour avait disparu le désir de montrer quil navait plus damour. Odette eût tant désiré de lui laisser voir un jour quil était épris dune autre, maintenant quil laurait pu, il prenait mille précautions pour que sa femme ne soupçonnât pas ce nouvel amour. Swann appelait le lunch; comme on nétait invité que pour midi et demi et quà cette époque mes parents déjeunaient à onze heures un quart, cest après quils étaient sortis de table que je macheminais vers ce quartier luxueux, assez solitaire à toute heure, mais particulièrement à celle-là où tout le monde était rentré. Charvet et en regardant si mes bottines vernies ne se salissaient pas, je me promenais de long en large dans les avenues en attendant midi vingt-sept. Swann, le soleil qui faisait étinceler comme du givre, les arbres dénudés. Il est vrai que ce jardinet nen possédait que deux. Lheure indue faisait nouveau le spectacle. Swann et au cur de laquelle il y avait au contraire tant de chaleur, de parfums et de fleurs. Noël me semblait devoir mapporter de surnaturels plaisirs. Christmas, ce que mon père trouvait extrêmement ridicule. Je ne rencontrais dabord quun valet de pied qui, après mavoir fait traverser plusieurs grands salons mintroduisait dans un tout petit, vide, que commençait déjà à faire rêver laprès-midi bleu de ses fenêtres; je restais seul en compagnie dorchidées, de roses et de violettes qui pareilles à des personnes qui attendent à côté de vous mais ne vous connaissent pas, gardaient un silence que leur individualité de choses vivantes rendait plus impressionnant et recevaient frileusement la chaleur dun feu incandescent de charbon, précieusement posé derrière une vitrine de cristal, dans une cuve de marbre blanc où il faisait écrouler de temps à autre ses dangereux rubis. Je métais assis, mais me levais précipitamment en entendant ouvrir la porte; ce nétait quun second valet de pied, puis un troisième, et le mince résultat auquel aboutissaient leurs allées et venues inutilement émouvantes était de remettre un peu de charbon dans le feu ou deau dans les vases. Swann finirait bien par ouvrir. Que voulez-vous, ma pauvre femme na jamais pu savoir ce que cest que lheure. Tous les jours cest plus tard. Et vous allez voir, elle arrivera sans se presser en croyant quelle est en avance. Swann pour son estomac, mais le flattait dans son amour-propre. Il me montrait des acquisitions nouvelles quil avait faites et men expliquait lintérêt, mais lémotion, jointe au manque dhabitude dêtre encore à jeun à cette heure-là, tout en agitant mon esprit y faisait le vide, de sorte que capable de parler je ne létais pas dentendre. Swann, il suffisait pour moi quelles fussent situées chez lui, y fissent partie de lheure délicieuse qui précédait le déjeuner. Swann, ou ses flacons de sel. Gilberte, qui était venue nous tenir compagnie. Swann, préparée par tant de majestueuses entrées, me paraissait devoir être quelque chose dimmense. Swann entrant furtivement en petit paletot de loutre, sa voilette baissée sur un nez rougi par le froid, ne tenait pas les promesses prodiguées dans lattente à mon imagination. Chine de couleur claire qui me semblait plus élégant que toutes les robes. Swann se décidaient à rester à la maison tout laprès-midi. Et alors, comme on avait déjeuné si tard, je voyais bien vite sur le mur du jardinet décliner le soleil de ce jour qui mavait paru devoir être différent des autres, et les domestiques avaient beau apporter des lampes de toutes les grandeurs et de toutes les formes, brûlant chacune sur lautel consacré dune console, dun guéridon, dune «encoignure» ou dune petite table, comme pour la célébration dun culte inconnu, rien dextraordinaire ne naissait de la conversation et je men allais déçu, comme on lest souvent dès lenfance après la messe de minuit. Mais ce désappointement là nétait guère que spirituel. Tout au plus étais-je un peu jaloux en la voyant souvent disparaître dans de grandes chambres auxquelles on accédait par un escalier intérieur. Swann, au sujet de cette autre partie de la maison, des questions savamment voilées, mais sur un ton duquel je ne parvins pas à bannir quelque anxiété. Gilberte aurait à sy rendre il la forcerait à my emmener. Swann supprima brusquement pour moi une de ces affreuses distances intérieures au terme desquelles une femme que nous aimons nous apparaît si lointaine. Enfin elle, je laimais et ne pouvais par conséquent la voir sans ce trouble, sans ce désir de quelque chose de plus, qui ôte, auprès de lêtre quon aime, la sensation daimer. Au reste, le plus souvent, nous ne restions pas à la maison, nous allions nous promener. Swann se mettait au piano. Chine, allongeaient leurs phalanges sur le piano avec cette même mélancolie qui était dans ses yeux et nétait pas dans son cur. Mais souvent on nentend rien, si cest une musique un peu compliquée quon écoute pour la première fois. Sonate, je me trouvai la connaître parfaitement. Aussi na-t-on pas tort de dire «entendre pour la première fois». Si lon navait vraiment, comme on la cru, rien distingué à la première audition, la deuxième, la troisième seraient autant de premières, et il ny aurait pas de raison pour quon comprît quelque chose de plus à la dixième. Probablement ce qui fait défaut, la première fois, ce nest pas la compréhension, mais la mémoire. Car la nôtre, relativement à la complexité des impressions auxquelles elle a à faire face pendant que nous écoutons, est infime, aussi brève que la mémoire dun homme qui en dormant pense mille choses quil oublie aussitôt, ou dun homme tombé à moitié en enfance qui ne se rappelle pas la minute daprès ce quon vient de lui dire. Ces impressions multiples, la mémoire nest pas capable de nous en fournir immédiatement le souvenir. Mais celui-ci se forme en elle peu à peu et à légard des uvres quon a entendues deux ou trois fois, on est comme le collégien qui a relu à plusieurs reprises avant de sendormir une leçon quil croyait ne pas savoir et qui la récite par cur le lendemain matin. Swann et sa femme voyaient une phrase distincte, celle-ci était aussi loin de ma perception claire quun nom quon cherche à se rappeler et à la place duquel on ne trouve que du néant, un néant doù une heure plus tard, sans quon y pense, sélanceront delles-mêmes, en un seul bond, les syllabes dabord vainement sollicitées. Vinteuil, ce sont les parties les moins précieuses quon perçoit dabord. Venise parce que la photographie leur a appris la forme de ses dômes). Mais bien plus, même quand jeus écouté la sonate dun bout à lautre, elle me resta presque tout entière invisible, comme un monument dont la distance ou la brume ne laissent apercevoir que de faibles parties. De là, la mélancolie qui sattache à la connaissance de tels ouvrages, comme de tout ce qui se réalise dans le temps. Vinteuil se découvrit à moi, déjà, entraîné par lhabitude hors des prises de ma sensibilité, ce que javais distingué, préféré tout dabord, commençait à méchapper, à me fuir. Pour navoir pu aimer quen des temps successifs tout ce que mapportait cette sonate, je ne la possédai jamais tout entière: elle ressemblait à la vie. Mais, moins décevants que la vie, ces grands chefs-duvre ne commencent pas par nous donner ce quils ont de meilleur. Vinteuil, les beautés quon découvre le plus tôt sont aussi celles dont on se fatigue le plus vite et pour la même raison sans doute, qui est quelles diffèrent moins de ce quon connaissait déjà. Mais quand celles-là se sont éloignées, il nous reste à aimer telle phrase que son ordre trop nouveau pour offrir à notre esprit rien que confusion nous avait rendue indiscernable et gardée intacte; alors elle devant qui nous passions tous les jours sans le savoir et qui sétait réservée, qui pour le pouvoir de sa seule beauté était devenue invisible et restée inconnue, elle vient à nous la dernière. Mais nous la quitterons aussi en dernier. Et nous laimerons plus longtemps que les autres, parce que nous aurons mis plus longtemps à laimer. Sonate pour pénétrer une uvre un peu profonde nest que le raccourci et comme le symbole des années, des siècles parfois, qui sécoulent avant que le public puisse aimer un chef-duvre vraiment nouveau. Aussi lhomme de génie pour sépargner les méconnaissances de la foule se dit peut-être que les contemporains manquant du recul nécessaire, les uvres écrites pour la postérité ne devraient être lues que par elle, comme certaines peintures quon juge mal de trop près. Mais en réalité toute lâche précaution pour éviter les faux arguments est inutile, ils ne sont pas évitables. Ce qui est cause quune uvre de génie est difficilement admirée tout de suite, cest que celui qui la écrite est extraordinaire, que peu de gens lui ressemblent. Cest son uvre elle-même qui, en fécondant les rares esprits capables de le comprendre, les fera croître et multiplier. Beethoven, réalisant ainsi comme tous les chefs-duvre un progrès sinon dans la valeur des artistes, du moins dans la société des esprits, largement composée aujourdhui de ce qui était introuvable quand le chef-duvre parut, cest-à-dire dêtre capables de laimer. Ce quon appelle la postérité, cest la postérité de luvre. Il faut que luvre (en ne tenant pas compte, pour simplifier, des génies qui à la même époque peuvent parallèlement préparer pour lavenir un public meilleur dont dautres génies que lui bénéficieront) crée elle-même sa postérité. Si donc luvre était tenue en réserve, nétait connue que de la postérité, celle-ci, pour cette uvre, ne serait pas la postérité mais une assemblée de contemporains ayant simplement vécu cinquante ans plus tard. Vinteuil sil veut que son uvre puisse suivre sa route, la lance, là où il y a assez de profondeur, en plein et lointain avenir. Et pourtant ce temps à venir, vraie perspective des chefs-duvre, si nen pas tenir compte est lerreur des mauvais juges, en tenir compte est parfois le dangereux scrupule des bons. Sans doute, il est aisé de simaginer dans une illusion analogue à celle qui uniformise toutes choses à lhorizon, que toutes les révolutions qui ont eu lieu jusquici dans la peinture ou la musique respectaient tout de même certaines règles et que ce qui est immédiatement devant nous, impressionnisme, recherche de la dissonance, emploi exclusif de la gamme chinoise, cubisme, futurisme, diffère outrageusement de ce qui a précédé. Songeons seulement aux choquants disparates que nous présenterait, si nous ne tenions pas compte du temps à venir et des changements quil amène, tel horoscope de notre propre âge mûr tiré devant nous durant notre adolescence. Seulement tous les horoscopes ne sont pas vrais et être obligé pour une uvre dart de faire entrer dans le total de sa beauté le facteur du temps, mêle, à notre jugement, quelque chose daussi hasardeux et par là aussi dénué dintérêt véritable que toute prophétie dont la non réalisation nimpliquera nullement la médiocrité desprit du prophète, car ce qui appelle à lexistence les possibles ou les en exclut nest pas forcément de la compétence du génie; on peut en avoir eu et ne pas avoir cru à lavenir des chemins de fer, ni des avions, ou, tout en étant grand psychologue, à la fausseté dune maîtresse ou dun ami, dont de plus médiocres eussent prévu les trahisons. Son toucher me paraissait, comme son peignoir, comme le parfum de son escalier, comme ses manteaux, comme ses chrysanthèmes, faire partie dun tout individuel et mystérieux, dans un monde infiniment supérieur à celui où la raison peut analyser le talent. Le moment où il fait nuit sous les arbres, où les arpèges du violon font tomber la fraîcheur. Avouez que cest bien joli; il y a là tout le côté statique du clair de lune, qui est le côté essentiel. Ce nest pas extraordinaire quune cure de lumière comme celle que suit ma femme agisse sur les muscles, puisque le clair de lune empêche les feuilles de bouger. Au bord de la mer cest encore plus frappant, parce quil y a les réponses faibles des vagues que naturellement on entend très bien puisque le reste ne peut pas remuer. Paris cest le contraire; cest tout au plus si on remarque ces lueurs insolites sur les monuments, ce ciel éclairé comme par un incendie sans couleurs et sans danger, cette espèce dimmense fait divers deviné. On pourrait presque lire son journal. Sonate, la musique étant trop peu exclusive pour écarter absolument ce quon nous suggère dy trouver. Paris, il avait entendu, bien des soirs, la petite phrase. Swann, cétait ces feuillages rangés, enroulés, peints autour delle (et quelle lui donnait le désir de revoir parce quelle lui semblait leur être intérieure comme une âme), cétait tout un printemps dont il navait pu jouir autrefois, nayant pas, fiévreux et chagrin comme il était alors, assez de bien-être pour cela, et que (comme on fait, pour un malade, des bonnes choses quil na pu manger), elle lui avait gardé. Odette, qui pourtant laccompagnait comme la petite phrase. Odette eût-elle été mille fois plus compréhensive ce qui, pour nul de nous (du moins jai cru longtemps que cette règle ne souffrait pas dexceptions), ne peut sextérioriser. Swann, que le son puisse refléter, comme leau, comme une glace. Vinteuil ne me montre que tout ce à quoi je ne faisais pas attention à cette époque. De mes soucis, de mes amours de ce temps-là, elle ne me rappelle plus rien, elle a fait léchange. Charles, il me semble que ce nest pas très aimable pour moi tout ce que vous me dites là. Cest que je vous dirai que monsieur soccupait beaucoup de ce peintre-là au moment où il me faisait la cour. Swann, dans le fond très flatté. Mais je ne fais que répéter ce quon ma dit. Dailleurs il paraît quelle est très intelligente, je ne la connais pas. Je la crois très «pusshing», ce qui métonne dune femme intelligente. Mais tout le monde dit quelle a été folle de vous, cela na rien de froissant. Swann garda un mutisme de sourd, qui était une espèce de confirmation, et une preuve de fatuité. Swann en faisant par plaisanterie semblant dêtre piquée, nous pourrions le prendre tantôt comme but de promenade si ça amuse ce petit. Il fait très beau et vous retrouveriez vos chères impressions! Je trouve très humiliant pour nous quelle passe pour notre amie. Cottard qui ne dit jamais de mal de personne déclare lui-même quelle est infecte. Swann de trouver ainsi des ressemblances dans la peinture était défendable, car même ce que nous appelons lexpression individuelle est comme on sen rend compte avec tant de tristesse quand on aime et quon voudrait croire à la réalité unique de lindividu, quelque chose de général, et a pu se rencontrer à différentes époques. Nativité, mais de quatre au peintre lui-même. Sardou, où, par amitié pour lauteur et la principale interprète, par mode aussi, toutes les notabilités parisiennes, de célèbres médecins, des hommes politiques, des avocats, vinrent pour samuser, chacun un soir, figurer sur la scène. Quoi, vous croyez quelle a un derrière bleu-ciel comme les singes? Charles vous êtes dune inconvenance! Racontez-le lui, cest vraiment un «beau mot». Blatin aime à interpeller tout le monde dun air quelle croit aimable et qui est surtout protecteur. Cynghalais, je crois, a dit ma femme, qui est beaucoup plus forte en ethnographie que moi. Charles, ne vous moquez pas. Mais je ne me moque nullement. En tous cas ce qualificatif ne plut pas au noir. Ils ne mintéressaient pas du tout. Swann, me verrait assis à côté delle au fond dune victoria. Swann se plaisaient à me découvrir les rares vertus de leur fille. Et tout ce que jobservais semblait prouver quils disaient vrai; je remarquais que, comme sa mère me lavait raconté, elle avait non seulement pour ses amies, mais pour les domestiques, pour les pauvres, des attentions délicates, longuement méditées, un désir de faire plaisir, une peur de mécontenter, se traduisant par de petites choses qui souvent lui donnaient beaucoup de mal. Champs-Élysées et sortit par la neige, pour le lui remettre elle-même et sans un jour de retard. Vous navez pas idée de ce quest son cur, car elle le cache», disait son père. Si jeune, elle avait lair bien plus raisonnable que ses parents. Gilberte détournait la tête et se taisait, mais sans air de blâme, car son père ne lui paraissait pas pouvoir être lobjet de la plus légère critique. Jamais je ne la connaîtrai, pour une raison, cest quelle nétait pas gentille pour son père, à ce quon dit, elle lui faisait de la peine. Vous ne pouvez pas plus comprendre cela que moi, nest-ce pas, vous qui ne pourriez sans doute pas plus survivre à votre papa que moi au mien, ce qui est du reste tout naturel. Comment oublier jamais quelquun quon aime depuis toujours. Oui, pauvre papa, cest ces jours-ci lanniversaire de la mort de son père. Vous pouvez comprendre ce quil doit éprouver, vous comprenez cela, vous, nous sentons de même sur ces choses-là. Alors, je tâche dêtre moins méchante que dhabitude. Mais il ne vous trouve pas méchante, il vous trouve parfaite. Pauvre papa, cest parce quil est trop bon. Sans doute dans ces coïncidences tellement parfaites, quand la réalité se replie et sapplique sur ce que nous avons si longtemps rêvé, elle nous le cache entièrement, se confond avec lui, comme deux figures égales et superposées qui nen font plus quune, alors quau contraire, pour donner à notre joie toute sa signification, nous voudrions garder à tous ces points de notre désir, dans le moment même où nous y touchons, et pour être plus certain que ce soit bien eux le prestige dêtre intangibles. Et la pensée ne peut même pas reconstituer létat ancien pour le confronter au nouveau, car elle na plus le champ libre: la connaissance que nous avons faite, le souvenir des premières minutes inespérées, les propos que nous avons entendus, sont là qui obstruent lentrée de notre conscience, et commandent beaucoup plus les issues de notre mémoire que celles de notre imagination, ils rétroagissent davantage sur notre passé que nous ne sommes plus maîtres de voir sans tenir compte deux, que sur la forme, restée libre, de notre avenir. Swann était une vague chimère que je natteindrais jamais; après avoir passé un quart dheure chez elle, cest le temps où je ne la connaissais pas qui était devenu chimérique et vague comme un possible que la réalisation dun autre possible a anéanti. Comment aurais-je encore pu rêver de la salle à manger comme dun lieu inconcevable, quand je ne pouvais pas faire un mouvement dans mon esprit sans y rencontrer les rayons infrangibles quémettait à linfini derrière lui, jusque dans mon passé le plus ancien, le homard à laméricaine que je venais de manger? Quest-ce qui vous aurait dit que la petite fille que vous regardiez, sans lui parler, jouer aux barres, serait votre grande amie chez qui vous iriez tous les jours où cela vous plairait», elle parlait dun changement que jétais bien obligé de constater du dehors, mais que je ne possédais pas intérieurement, car il se composait de deux états que je ne pouvais, sans quils cessassent dêtre distincts lun de lautre, réussir à penser à la fois. Swann, devait conserver pour lui quelque douceur, si jen jugeais par moi pour qui il navait pas perdu tout mystère. Swann avançait maintenant gracieusement pour quil y prit place, un fauteuil délicieux, hostile et scandalisé; mais tout autour de moi, ce charme, dans mon souvenir, je le perçois encore. Swann et ont fini par prendre quelque chose deux? Est-ce parce que sachant quils passaient leur existence au milieu delles, je faisais de toutes comme les emblèmes de leur vie particulière, de leurs habitudes dont javais été trop longtemps exclu pour quelles ne continuassent pas à me sembler étrangères même quand on me fit la faveur de my mêler? Orléans), il a au contraire dans mon souvenir, ce salon composite, une cohésion, une unité, un charme individuel que nont jamais même les ensembles les plus intacts que le passé nous ait légués, ni les plus vivants où se marque lempreinte dune personne: car nous seuls pouvons, par la croyance quelles ont une existence à elles, donner à certaines choses que nous voyons une âme quelles gardent ensuite et quelles développent en nous. Swann dans cet appartement qui était pour le temps quotidien de leur vie ce que le corps est pour lâme, et qui devait en exprimer la singularité, toutes ces idées étaient réparties, amalgamées, partout également troublantes et indéfinissables dans la place des meubles, dans lépaisseur des tapis, dans lorientation des fenêtres, dans le service des domestiques. Odette demandait à son mari de remplacer par un autre, pour être plus élégant, quand je leur faisais lhonneur de sortir avec eux. Swann avait déjeuné et quelle allait ôter. Quand je disais quelle aurait dû sortir ainsi, elle riait, par moquerie de mon ignorance ou plaisir de mon compliment. Elle sexcusait de posséder tant de peignoirs parce quelle prétendait quil ny avait que là-dedans quelle se sentait bien et elle nous quittait pour aller mettre une de ces toilettes souveraines qui simposaient à tous, et entre lesquelles pourtant jétais parfois appelé à choisir celle que je préférais quelle revêtit. Tandis que dans sa démarche nonchalante elle laissait flotter son manteau, je jetais sur elle des regards dadmiration auxquels elle répondait coquettement par un long sourire. Swann, quil lui arrivait de ne pas voir et que lui signalait sa femme. Swann, avec le sourire amical dû à une longue familiarité se découvrait pourtant largement avec une élégance qui nétait quà lui. Swann lavait habituée à rester sur la réserve. Swann ou de laristocratique passante, laquelle des deux était la grande dame. Cynghalais, comme nous revenions, nous aperçûmes, venant dans notre direction et suivie de deux autres qui semblaient lescorter, une dame âgée, mais encore belle, enveloppée dans un manteau sombre et coiffée dune petite capote attachée sous le cou par deux brides. La vieille dame, maintenant à trois pas de nous souriait avec une douceur caressante. Winterhalter qui la releva et lembrassa. Swann, dune grosse voix un peu maussade, en amie familière. Mais je voudrais quelle ne nous fît pas rester une heure sur nos jambes. Allemagne dautrefois et quelle avait hérités sans doute de sa mère wurtemburgeoise. Sa franchise un peu fruste et presque masculine, elle ladoucissait, dès quelle souriait, de langueur italienne. Et le tout était enveloppé dans une toilette tellement second empire que bien que la princesse la portât seulement sans doute par attachement aux modes quelle avait aimées, elle semblait avoir eu lintention de ne pas commettre une faute de couleur historique et de répondre à lattente de ceux qui attendaient delle lévocation dune autre époque. Swann, étant fort intime avec lui. Je lai eu une fois à dîner. Je lavais invité pour sept heures. Il arriva à huit heures, me salua, sassied, ne desserre pas les dents, part après le dîner sans que jaie entendu le son de sa voix. Cela ne ma pas beaucoup encouragée à recommencer. Jespère que cette petite séance ne va pas se prolonger, me dit-il, jai mal à la plante des pieds. Aussi je ne sais pas pourquoi ma femme alimente la conversation. Après cela cest elle qui se plaindra dêtre fatiguée et moi je ne peux plus supporter ces stations debout. Oui, madame, je lai reçue ce matin et je lai renvoyée au ministre qui doit lavoir à lheure quil est. Si le gouvernement désire que jy aille, ce ne sera pas dans une tribune, mais dans notre caveau, où est le tombeau de lempereur. Je nai pas besoin de cartes pour cela. Le gouvernement na quà me faire savoir sil désire que je vienne ou non. Mais si jy vais, ce sera là ou pas du tout. Cabinet du ministre, ce que jignorais. Russie mavait envoyée, dit la princesse et comme jai été le voir tantôt, je lai mise pour lui montrer que cela avait pu sarranger en manteau. Swann qui ne voyait pas les signes dimpatience de son mari. Il avait bien besoin de cela! Swann ne tenait plus en place. Altesse et vous demander la permission de prendre congé, mais ma femme a été très souffrante et je ne veux pas quelle reste davantage immobile. Compiègne et qui coula intact et doux sur le visage tout à lheure grognon, puis elle séloigna suivie des deux dames dhonneur qui navaient fait, à la façon dinterprètes, de bonnes denfants, ou de gardes-malades que ponctuer notre conversation de phrases insignifiantes et dexplications inutiles. Anglais, mais elle vous invitera si vous vous faites inscrire. Swann, collectionneur de marque, était salué avec une particulière déférence par les marchands de tableaux chez qui elles avaient lieu. Swann voulait me dire quelque chose quelle désirait que les personnes des tables voisines ou même les garçons qui servaient ne comprissent pas, elle me le disait en anglais comme si ceût été un langage connu de nous deux seulement. Swann pour quelle cessât de faire sur les personnes qui buvaient le thé ou sur celles qui lapportaient, des réflexions que je devinais désobligeantes sans que jen comprisse, ni que lindividu visé en perdît un seul mot. Gilberte me causa un étonnement profond. Gilberte sétait habillée dans lintention de se rendre à cette exécution musicale, gardant lair dindifférence quelle avait lhabitude de montrer pour la chose que nous devions faire, disant que ce pouvait être nimporte quoi pourvu que cela me plût et fût agréable à ses parents. Avant le déjeuner, sa mère nous prit à part pour lui dire que cela ennuyait son père de nous voir aller au concert ce jour-là. Je trouvai que cétait trop naturel. Gilberte resta impassible mais devint pâle dune colère quelle ne put cacher, et ne dit plus un mot. Swann revint, sa femme lemmena à lautre bout du salon et lui parla à loreille. Gilberte, et la prit à part dans la pièce à côté. On entendit des éclats de voix. Gilberte, si soumise, si tendre, si sage, résistât à la demande de son père, un jour pareil et pour une cause si insignifiante. Tu sais ce que je tai dit. Maintenant, fais ce que tu voudras. Gilberte resta contractée pendant tout le déjeuner, après lequel nous allâmes dans sa chambre. Et elle dit à son institutrice de se dépêcher. Mais, lui dis-je, est-ce que cela nennuie pas votre père? Pas le moins du monde. Cependant, il avait peur que cela ne semble bizarre à cause de cet anniversaire. Quest-ce que cela peut me faire ce que les autres pensent. Je trouve ça grotesque de soccuper des autres dans les choses de sentiment. On sent pour soi, pas pour le public. Mademoiselle qui a peu de distractions se fait une fête daller à ce concert, je ne vais pas len priver pour faire plaisir au public. Gilberte, lui dis-je en lui prenant le bras, ce nest pas pour faire plaisir au public, cest pour faire plaisir à votre père. Vous nallez pas me faire dobservations, jespère, me cria-t-elle, dune voix dure et en se dégageant vivement. Gilberte, je pensais que son intimité avec le divin vieillard eût fait delle pour moi la plus passionnante des amies, si le dédain que je devais lui inspirer ne meût pas interdit lespoir quelle memmenât jamais avec lui visiter les villes quil aimait. Swann minvita à un grand déjeuner. Je ne savais pas quels devaient être les convives. En arrivant, je fus, dans le vestibule, déconcerté par un incident qui mintimida. Swann manquait rarement dadopter les usages qui passent pour élégants pendant une saison et ne parvenant pas à se maintenir sont bientôt abandonnés (comme beaucoup dannées auparavant elle avait eu son «hansom cab», ou faisait imprimer sur une invitation à déjeuner que cétait «to meet» un personnage plus ou moins important). Souvent ces usages navaient rien de mystérieux et nexigeaient pas dinitiation. Swann avait corné chez moi un de ces «cartons» comme elle disait. Il nobéit à aucune de mes deux prières, jen fus désespéré pendant quelques jours, et me demandai ensuite sil navait pas eu raison. Mr», sil était inutile, était clair. Il nen était pas ainsi dun autre qui, le jour de ce déjeuner me fut révélé, mais non pourvu de signification. Au moment où jallais passer de lantichambre dans le salon, le maître dhôtel me remit une enveloppe mince et longue sur laquelle mon nom était écrit. Dans ma surprise, je le remerciai, cependant je regardais lenveloppe. Je ne savais pas plus ce que jen devais faire quun étranger dun de ces petits instruments que lon donne aux convives dans les dîners chinois. Je vis quelle était fermée, je craignis dêtre indiscret en louvrant tout de suite et je la mis dans ma poche dun air entendu. Swann mavait écrit quelques jours auparavant de venir déjeuner «en petit comité». Bergotte me fit tressauter comme le bruit dun revolver, quon aurait déchargé sur moi, mais instinctivement pour faire bonne contenance je saluai; devant moi, comme ces prestidigitateurs quon aperçoit intacts et en redingote dans la poussière dun coup de feu doù senvole une colombe, mon salut métait rendu par un homme jeune, rude, petit, râblé et myope, à nez rouge en forme de coquille de colimaçon et à barbiche noire. Bergotte-là se trouvait dun seul coup ne plus pouvoir être daucun usage du moment quil fallait conserver le nez en colimaçon et utiliser la barbiche noire; comme nest plus bonne à rien la solution que nous avions trouvée pour un problème dont nous avions lu incomplètement la donnée et sans tenir compte que le total devait faire un certain chiffre. Bergotte, ils semblaient encore impliquer, produire, sécréter incessamment un certain genre desprit actif et satisfait de soi, ce qui nétait pas de jeu, car cet esprit-là navait rien à voir avec la sorte dintelligence répandue dans ces livres, si bien connus de moi et que pénétrait une douce et divine sagesse. Merci et vous» avant quon leur ait demandé de leurs nouvelles et si on leur déclare quon a été enchanté de faire leur connaissance, répondent par une abréviation quils se figurent bien portée, intelligente et moderne en ce quelle évite de perdre en de vaines formules un temps précieux: «Également». Sans doute, les noms sont des dessinateurs fantaisistes, nous donnant des gens et des pays des croquis si peu ressemblants que nous éprouvons souvent une sorte de stupeur quand nous avons devant nous au lieu du monde imaginé, le monde visible (qui dailleurs, nest pas le monde vrai, nos sens ne possédant pas beaucoup plus le don de la ressemblance que limagination, si bien que les dessins enfin approximatifs quon peut obtenir de la réalité sont au moins aussi différents du monde vu que celui-ci létait du monde imaginé). Bergotte la gêne du nom préalable nétait rien auprès de celle que me causait luvre connue, à laquelle jétais obligé dattacher, comme après un ballon, lhomme à barbiche sans savoir si elle garderait la force de sélever. Beau, de lunivers, de la vie) jusquà navoir été que quelque médiocre divertissement dhomme à barbiche. Je me disais quil avait dû sy appliquer, mais que sil avait vécu dans une île entourée par des bancs dhuîtres perlières, il se fût à la place livré avec succès au commerce des perles. Son uvre ne me semblait plus aussi inévitable. Dieux régnant chacun dans un royaume qui nest quà lui, ou bien sil ny a pas dans tout cela un peu de feinte, si les différences entre les uvres ne seraient pas le résultat du travail, plutôt que lexpression dune différence radicale dessence entre les diverses personnalités. Cependant on était passé à table. A côté de mon assiette je trouvai un illet dont la tige était enveloppée dans du papier dargent. Il membarrassa moins que navait fait lenveloppe remise dans lantichambre et que javais complètement oubliée. Lusage, pourtant aussi nouveau pour moi, me parut plus intelligible quand je vis tous les convives masculins semparer dun illet semblable qui accompagnait leur couvert et lintroduire dans la boutonnière de leur redingote. Je fis comme eux avec cet air naturel dun libre penseur dans une église, lequel ne connaît pas la messe, mais se lève quand tout le monde se lève et se met à genoux un peu après que tout le monde sest mis à genoux. Un autre usage inconnu et moins éphémère me déplut davantage. De lautre côté de mon assiette il y en avait une plus petite remplie dune matière noirâtre que je ne savais pas être du caviar. Bergotte nétait pas placé loin de moi, jentendais parfaitement ses paroles. Il avait en effet un organe bizarre; rien naltère autant les qualités matérielles de la voix que de contenir de la pensée: la sonorité des diphtongues, lénergie des labiales, en sont influencées. La sienne me semblait entièrement différente de sa manière décrire et même les choses quil disait de celles qui remplissent ses ouvrages. Mais la voix sort dun masque sous lequel elle ne suffit pas à nous faire reconnaître dabord un visage que nous avons vu à découvert dans le style. Norpois, jai été long à découvrir une exacte correspondance avec les parties de ses livres où sa forme devenait si poétique et musicale. Bergotte avait lair de parler presque à contre-sens, psalmodiant certains mots et, sil poursuivait au-dessous deux une seule image, les filant sans intervalle comme un même son, avec une fatigante monotonie. De sorte quun débit prétentieux, emphatique et monotone était le signe de la qualité esthétique de ses propos, et leffet dans sa conversation, de ce même pouvoir qui produisait dans ses livres la suite des images et lharmonie. Bergotte enfouie dans une chose et quil en avait tirée. Bergotte déjà trouvés et rédigés par lui, lesquels ne permettaient nullement à des hommes sans génie daugurer ce quil découvrirait ailleurs. Il en est ainsi pour tous les grands écrivains, la beauté de leurs phrases est imprévisible, comme est celle dune femme quon ne connaît pas encore; elle est création puisquelle sapplique à un objet extérieur auquel ils pensent et non à soi et quils nont pas encore exprimé. La vraie variété est dans cette plénitude déléments réels et inattendus, dans le rameau chargé de fleurs bleues qui sélance contre toute attente, de la haie printanière qui semblait déjà comble, tandis que limitation purement formelle de la variété (et on pourrait raisonner de même pour toutes les autres qualités du style) nest que vide et uniformité, cest-à-dire ce qui est le plus opposé à la variété, et ne peut chez les imitateurs en donner lillusion et en rappeler le souvenir que pour celui qui ne la pas comprise chez les maîtres. Bergotte appliquait cette pensée avec précision à la réalité qui lui plaisait que son langage avait quelque chose de positif, de trop nourrissant, qui décevait ceux qui sattendaient à lentendre parler seulement de «léternel torrent des apparences» et des «mystérieux frissons de la beauté». Enfin la qualité toujours rare et neuve de ce quil écrivait se traduisait dans sa conversation par une façon si subtile daborder une question, en négligeant tous ses aspects déjà connus, quil avait lair de la prendre par un petit côté, dêtre dans le faux, de faire du paradoxe, et quainsi ses idées semblaient le plus souvent confuses, chacun appelant idées claires celles qui sont au même degré de confusion que les siennes propres. Dailleurs toute nouveauté ayant pour condition lélimination préalable du poncif auquel nous étions habitués et qui nous semblait la réalité même, toute conversation neuve, aussi bien que toute peinture, toute musique originales, paraîtra toujours alambiquée et fatigante. Elle repose sur des figures auxquelles nous ne sommes pas accoutumées, le causeur nous paraît ne parler que par métaphores, ce qui lasse et donne limpression dun manque de vérité. Au fond les anciennes formes de langage avaient été elles aussi autrefois des images difficiles à suivre quand lauditeur ne connaissait pas encore lunivers quelles peignaient. Mais depuis longtemps on se figure que cétait lunivers réel, on se repose sur lui. Swann le soin de sa coiffure lui donnait de la peine parce que doublement préoccupé de son profil et de sa réputation. Il fallait à tout moment que lordonnance de la chevelure lui donnât lair à la fois dun lion et dun philosophe», on éprouvait vite de la fatigue et on eût voulu reprendre pied sur quelque chose de plus concret, disait-on, pour signifier de plus habituel. Bergotte, jy retrouvai toute larmature de son style écrit, dont je pus reconnaître et nommer les différentes pièces dans ce discours parlé qui mavait paru si différent. A un point de vue plus accessoire, la façon spéciale, un peu trop minutieuse et intense, quil avait de prononcer certains mots, certains adjectifs qui revenaient souvent dans sa conversation et quil ne disait pas sans une certaine emphase, faisant ressortir toutes leurs syllabes et chanter la dernière (comme pour le mot visage quil substituait toujours au mot figure et à qui il ajoutait un grand nombre de v, ds, de g, qui semblaient tous exploser de sa main ouverte à ces moments) correspondait exactement à la belle place où dans sa prose il mettait ces mots aimés en lumière, précédés dune sorte de marge et composés de telle façon dans le nombre total de la phrase, quon était obligé, sous peine de faire une faute de mesure, dy faire compter toute leur «quantité». Bergotte certain éclairage qui dans ses livres comme dans ceux de quelques autres auteurs, modifie souvent dans la phrase écrite lapparence des mots. Cest sans doute quil vient de grandes profondeurs et namène pas ses rayons jusquà nos paroles dans les heures où ouverts aux autres par la conversation, nous sommes dans une certaine mesure fermés à nous-même. A cet égard il y avait plus dintonations, plus daccent, dans ses livres que dans ses propos: accent indépendant de la beauté du style, que lauteur lui-même na pas perçu sans doute, car il nest pas séparable de sa personnalité la plus intime. Bergotte était entièrement naturel rythmait les mots souvent alors fort insignifiants quil écrivait. Cet accent nest pas noté dans le texte, rien ne ly indique et pourtant il sajoute de lui-même aux phrases, on ne peut pas les dire autrement, il est ce quil y avait de plus éphémère et pourtant de plus profond chez lécrivain et cest cela qui portera témoignage sur sa nature, qui dira si malgré toutes les duretés quil a exprimées il était doux, malgré toutes les sensualités, sentimental. Bergotte ne lui appartenaient pas en propre, car quand jai connu plus tard ses frères et ses surs, je les ai retrouvées chez eux bien plus accentuées. Maître quand il était enfant, ma dit qualors on entendait chez lui, tout autant que chez ses frères et surs ces inflexions en quelque sorte familiales, tour à tour, cris de violente gaieté, murmures dune lente mélancolie et que dans la salle où ils jouaient tous ensemble il faisait sa partie, mieux quaucun, dans leurs concerts successivement assourdissants et languides. Si particulier quil soit, tout ce bruit qui séchappe des êtres est fugitif et ne leur survit pas. Bergotte avait transposé et fixé dans sa prose cette façon de traîner sur des mots qui se répètent en clameurs de joie ou qui ségouttent en tristes soupirs. Mais pour lui, à partir du moment où il les transporta dans ses livres, il cessa inconsciemment den user dans son discours. Du jour où il avait commencé décrire et, à plus forte raison, plus tard, quand je le connus, sa voix sen était désorchestrée pour toujours. Bergotte bien bruyants, voire un peu vulgaires, agaçants dans leurs plaisanteries qui caractérisaient le «genre» moitié prétentieux, moitié bêta, de la maison. Mais le génie, même le grand talent, vient moins déléments intellectuels et daffinement social supérieurs à ceux dautrui, que de la faculté de les transformer, de les transposer. Pour faire chauffer un liquide avec une lampe électrique, il ne sagit pas davoir la plus forte lampe possible, mais une dont le courant puisse cesser déclairer, être dérivé et donner, au lieu de lumière, de la chaleur. Pour se promener dans les airs, il nest pas nécessaire davoir lautomobile la plus puissante, mais une automobile qui ne continuant pas de courir à terre et coupant dune verticale la ligne quelle suivait soit capable de convertir en force ascensionnelle sa vitesse horizontale. De même ceux qui produisent des uvres géniales ne sont pas ceux qui vivent dans le milieu le plus délicat, qui ont la conversation la plus brillante, la culture la plus étendue, mais ceux qui ont eu le pouvoir, cessant brusquement de vivre pour eux-mêmes, de rendre leur personnalité pareille à un miroir, de telle sorte que leur vie si médiocre dailleurs quelle pouvait être mondainement et même, dans un certain sens, intellectuellement parlant, sy reflète, le génie consistant dans le pouvoir réfléchissant et non dans la qualité intrinsèque du spectacle reflété. Bergotte; mais lui, de son modeste appareil qui venait enfin de «décoller», il les survolait. De plus jeunes qui commençaient à le renier et prétendaient navoir aucune parenté intellectuelle avec lui, la manifestaient dans le vouloir en employant les mêmes adverbes, les mêmes prépositions quil répétait sans cesse, en construisant les phrases de la même manière, en parlant sur le même ton amorti, ralenti, par réaction contre le langage éloquent et facile dune génération précédente. Mais sa façon de penser, inoculée en eux, y avait développé ces altérations de la syntaxe et de laccent qui sont en relation nécessaire avec loriginalité intellectuelle. Relation qui demande à être interprétée dailleurs. Bergotte, sil ne devait rien à personne dans sa façon décrire, tenait sa façon de parler, dun de ses vieux camarades, merveilleux causeur dont il avait subi lascendant, quil imitait sans le vouloir dans la conversation, mais qui, lui, étant moins doué, navait jamais écrit de livres vraiment supérieurs. Bergotte eût été étiqueté disciple, écrivain de seconde main, alors que, influencé par son ami, dans le domaine de la causerie, il avait été original et créateur comme écrivain. Bergotte voulait dire du bien dun livre, ce quil faisait valoir, ce quil citait cétait toujours quelque scène faisant image, quelque tableau sans signification rationnelle. Dostoïevski) car le mot qui revenait toujours quand il voulait faire léloge dun style, cétait le mot «doux». René, il me semble que cest plus doux. Bergotte une sorte dharmonie pareille à celle pour laquelle les anciens donnaient à certains de leurs orateurs des louanges dont nous concevons difficilement la nature, habitués que nous sommes à nos langues modernes où on ne cherche pas ce genre deffets. Bergotte pour quil ignorât que la seule preuve quil avait bâti utilement et selon la vérité, résidait dans la joie que son uvre lui avait donnée, à lui dabord, et aux autres ensuite. Malgré tout, cest assez exact, cela nest pas inutile à mon pays. De sorte que la phrase murmurée jadis devant ses admirateurs par une ruse de sa modestie, le fut, à la fin, dans le secret de son cur, par les inquiétudes de son orgueil. Bergotte dexcuse superflue pour la valeur de ses premières uvres, lui devinrent comme une inefficace consolation de la médiocrité des dernières. Cest doux», et qui lavait fait passer tant dannées pour un artiste stérile, précieux, ciseleur de riens, était au contraire le secret de sa force, car lhabitude fait aussi bien le style de lécrivain que le caractère de lhomme et lauteur qui sest plusieurs fois contenté datteindre dans lexpression de sa pensée à un certain agrément, pose ainsi pour toujours les bornes de son talent, comme en cédant souvent au plaisir, à la paresse, à la peur de souffrir on dessine soi-même sur un caractère où la retouche finit par nêtre plus possible la figure de ses vices et les limites de sa vertu. Bergotte, que ce fût lauteur de tant de livres divins qui se trouvât devant moi, peut-être navais-je pas eu absolument tort, car lui-même (au vrai sens du mot) ne le «croyait» pas non plus. Il ne le croyait pas puisquil montrait un grand empressement envers des gens du monde (sans être dailleurs snob), envers des gens de lettres, des journalistes, qui lui étaient bien inférieurs. Certes, maintenant il avait appris par le suffrage des autres, quil avait du génie, à côté de quoi la situation dans le monde et les positions officielles ne sont rien. Cela il le savait aussi, comme un kleptomane sait inutilement quil est mal de voler. Et lhomme à barbiche et à nez en colimaçon avait des ruses de gentleman voleur de fourchettes, pour se rapprocher du fauteuil académique espéré, de telle duchesse qui disposait de plusieurs voix, dans les élections, mais de sen rapprocher en tâchant quaucune personne qui eût estimé que cétait un vice de poursuivre un pareil but, pur voir son manège. Bergotte égoïste, ambitieux et qui ne pensait quà parler de tels gens puissants, nobles ou riches, pour se faire valoir, lui qui dans ses livres, quand il était vraiment lui-même avait si bien montré, pur comme celui dune source, le charme des pauvres. Bergotte, que sa littérature fût mensongère, et tant de sensibilité, de la comédie. De même quen pathologie certains états dapparence semblable, sont dûs, les uns à un excès, dautres à une insuffisance de tension, de sécrétion, etc. Peut-être nest-ce que dans des vies réellement vicieuses que le problème moral peut se poser avec toute sa force danxiété. Et à ce problème lartiste donne une solution non pas dans le plan de sa vie individuelle, mais de ce qui est pour lui sa vraie vie, une solution générale, littéraire. Comme les grands docteurs de lÉglise commencèrent souvent tout en étant bons par connaître les péchés de tous les hommes, et en tirèrent leur sainteté personnelle, souvent les grands artistes tout en étant mauvais se servent de leurs vices pour arriver à concevoir la règle morale de tous. Ce sont les vices (ou seulement les faiblesses et les ridicules) du milieu où ils vivaient, les propos inconséquents, la vie frivole et choquante de leur fille, les trahisons de leur femme ou leurs propres fautes, que les écrivains ont le plus souvent flétries dans leurs diatribes sans changer pour cela le train de leur ménage ou le mauvais ton qui règne dans leur foyer. Combray, assis au fond dune loge dont la seule composition semblait un commentaire singulièrement risible ou poignant, un impudent démenti de la thèse quil venait de soutenir dans sa dernière uvre. Tel de ses proches fournissait des preuves de sa dureté, tel inconnu citait un trait (touchant car il avait été évidemment destiné à rester caché) de sa sensibilité profonde. Il avait agi cruellement avec sa femme. Mais dans une auberge de village où il était venu passer la nuit il était resté pour veiller une pauvresse qui avait tenté de se jeter à leau, et quand il avait été obligé de partir il avait laissé beaucoup dargent à laubergiste pour quil ne chassât pas cette malheureuse et pour quil eût des attentions envers elle. Bergotte aux dépens de lhomme à barbiche, plus sa vie individuelle se noya dans le flot de toutes les vies quil imaginait et ne lui parut plus lobliger à des devoirs effectifs, lesquels étaient remplacés pour lui par le devoir dimaginer ces autres vies. Mais en même temps parce quil imaginait les sentiments des autres, aussi bien que sils avaient été les siens, quand loccasion faisait quil avait à sadresser à un malheureux, au moins dune façon passagère, il le faisait en se plaçant non à son point de vue personnel, mais à celui même de lêtre qui souffrait, point de vue doù lui aurait fait horreur le langage de ceux qui continuent à penser à leurs petits intérêts devant la douleur dautrui. De sorte quil a excité autour de lui des rancunes justifiées et des gratitudes ineffaçables. Pour un rien quon lui avait envoyé, si ce rien lui était loccasion den entrelacer quelques-unes, il se montrait prodigue dans lexpression de sa reconnaissance, alors quil nen témoignait aucune pour un riche présent. Et sil avait eu à se défendre devant un tribunal, malgré lui il aurait choisi ses paroles non selon leffet quelles pouvaient produire sur le juge mais en vue dimages que le juge naurait certainement pas aperçues. Ce peut être une divination, je me figure pourtant quelle va dans les musées. Bergotte et que tels jeunes gens qui ne lavaient jamais rencontré lui avaient prises, parlant comme lui par une sorte de suggestion à distance). Ie siècle, la verticalité du bras, la boucle du cheveu qui «fait marbre», si, tout de même, cest très fort davoir trouvé tout ça. Il y a là beaucoup plus dantiquité que dans bien des livres quon appelle cette année «antiques». Je tâchais de la revoir dans mon souvenir, telle quelle avait été dans cette scène où je me rappelais quelle avait élevé le bras à la hauteur de lépaule. Acropole; voilà ce que cest quun art noble. Bergotte me les eût fournies avant la représentation. Alors pendant que cette attitude de lactrice existait effectivement devant moi, à ce moment où la chose qui a lieu a encore la plénitude de la réalité, jaurais pu essayer den extraire lidée de sculpture archaïque. Berma dans cette scène, ce que je gardais cétait un souvenir qui nétait plus modifiable, mince comme une image dépourvue de ces dessous profonds du présent qui se laissent creuser et doù lon peut tirer véridiquement quelque chose de nouveau, une image à laquelle on ne peut imposer rétroactivement une interprétation qui ne serait plus susceptible de vérification, de sanction objective. Jai une fille si étourdie», ajouta-t-elle. Bergotte eut un sourire de modestie et protesta que cétaient des pages sans importance. Bergotte, mais faire un choix entre les choses quil écrivait, le diriger. Et à vrai dire elle linspira, dune autre façon, du reste quelle ne crut. Bergotte des rapports tels que chacun des deux peut être alternativement pour les vieillards daujourdhui, un commentaire de lautre. Je me laissais aller à raconter mes impressions. Bergotte ne les trouvait pas justes, mais il me laissait parler. Phèdre là-dedans fait trop branche de corail au fond dun aquarium. Vous direz que ça fait ressortir le côté cosmique du drame. Racine a raconté ce ne sont pas les amours des oursins. Mais enfin cest ce que mon ami a voulu et cest très fort tout de même et au fond, cest assez joli. Oui, enfin vous avez aimé ça, vous avez compris, nest-ce pas, au fond nous pensons de même là-dessus, cest un peu insensé ce quil a fait, nest-ce pas, mais enfin cest très intelligent. Bergotte fussent moins valables que celles de lambassadeur, au contraire. Une idée forte communique un peu de sa force au contradicteur. Participant à la valeur universelle des esprits, elle sinsère, se greffe en lesprit de celui quelle réfute, au milieu didées adjacentes, à laide desquelles, reprenant quelque avantage, il la complète, la rectifie; si bien que la sentence finale est en quelque sorte luvre des deux personnes qui discutaient. Cest aux idées qui ne sont pas, à proprement parler, des idées, aux idées qui ne tenant à rien, ne trouvent aucun point dappui, aucun rameau fraternel dans lesprit de ladversaire, que celui-ci, aux prises avec le pur vide, ne trouve rien à répondre. Norpois (en matière dart) étaient sans réplique parce quils étaient sans réalité. Mais cest un vieux serin, répondit-il; il vous a donné des coups de bec parce quil croit toujours avoir devant lui un échaudé ou une seiche. Norpois ne nous eût dit du mal delle. Jai voulu causer avec lui après le dîner, je ne sais pas si cest lâge ou la digestion, mais je lai trouvé dun vaseux. Il semble quon aurait eu besoin de le doper! Bergotte, il est bien obligé de se taire assez souvent pour ne pas épuiser avant la fin de la soirée la provision de sottises qui empèsent le jabot de la chemise et maintiennent le gilet blanc. Swann qui avait pris chez lui «lemploi» dhomme de bon sens. Swann aimait à recueillir les beautés de la «vie»), il est quelquun dassez curieux, dassez curieux comme «amant». Paris une maîtresse dont il était éperdu et il trouvait le moyen de faire le voyage deux fois par semaine pour la voir deux heures. Et il en a eu beaucoup dautres dans lintervalle. Pour les gens nerveux il faudrait toujours quils aimassent comme disent les gens du peuple, «au-dessous deux» afin quune question dintérêt mît la femme quils aiment à leur discrétion. Et comme même chez les êtres supérieurs, au moment où ils semblent planer avec vous au-dessus de la vie, lamour-propre reste mesquin, il fut pris dune grande mauvaise humeur contre moi. Mais cela ne se manifesta que par linquiétude de son regard. Il ne me dit rien au moment même. Il ne faut pas trop sen étonner. Et cest le lendemain que celui-ci tomba en disgrâce. Swann, après cette minute dirritation et ayant essuyé le verre de son monocle, compléta sa pensée en ces mots qui devaient plus tard prendre dans mon souvenir la valeur dun avertissement prophétique et duquel je ne sus pas tenir compte. Cependant le danger de ce genre damours est que la sujétion de la femme calme un moment la jalousie de lhomme mais la rend aussi plus exigeante. Il arrive à faire vivre sa maîtresse comme ces prisonniers qui sont jour et nuit éclairés pour être mieux gardés. Et cela finit généralement par des drames. Swann regarda sa femme dun air de réprimande et comme pour lempêcher den dire davantage. Gilberte quon avait déjà prié deux fois daller se préparer pour sortir, restait à nous écouter, entre sa mère et son père, à lépaule duquel elle était câlinement appuyée. Swann qui était brune que cette jeune fille à la chevelure rousse, à la peau dorée. Swann que le peintre par un caprice de coloriste, eût fait poser à demi-déguisée, prête à se rendre à un dîner de «têtes», en vénitienne. Gilberte avait lair de figurer quelque animal fabuleux, ou de porter un travesti mythologique. Et la nature lavait utilisée parfaitement, comme un maître huchier qui tient à laisser apparents le grain, les nuds du bois. Swann qui était obtenue là, à côté delle, comme un lilas blanc près dun lilas violet. Il ne faudrait pourtant pas se représenter la ligne de démarcation entre les deux ressemblances comme absolument nette. Gilberte riait, on distinguait lovale de la joue de son père dans la figure de sa mère comme si on les avait mis ensemble pour voir ce que donnerait le mélange; cet ovale se précisait comme un embryon se forme, il sallongeait obliquement, se gonflait, au bout dun instant il avait disparu. Gardez-la en souvenir de notre amitié. Swann lui demandait où elle était allée, et quelle lui faisait une de ces réponses mensongères qui désespéraient lamant et maintenant lui faisaient brusquement changer la conversation en mari incurieux et prudent. Mais la plupart du temps, cétait à tort. Car chez elle, survivance toute physique de sa mère, ce regard celui-là du moins ne correspondait plus à rien. Odette était causés par la peur de révéler quelle avait reçu dans la journée un de ses amants ou quelle était pressée de se rendre à un rendez-vous. Sans doute on sait bien quun enfant tient de son père et de sa mère. Encore la distribution des qualités et des défauts dont il hérite se fait-elle si étrangement que, de deux qualités qui semblaient inséparables chez un des parents, on ne trouve plus que lune chez lenfant, et alliée à celui des défauts de lautre parent qui semblait inconciliable avec elle. De deux surs, lune aura, avec la fière stature de son père, lesprit mesquin de sa mère; lautre, toute remplie de lintelligence paternelle, la présentera au monde sous laspect qua sa mère; le gros nez, le ventre noueux, et jusquà la voix sont devenus les vêtements de dons quon connaissait sous une apparence superbe. De sorte que de chacune des deux surs on peut dire avec autant de raison que cest elle qui tient le plus de tel de ses parents. Gilberte souffrait pendant ce temps là dêtre la proie des deux autres. Gilberte ne pouvant alors du fait de son absence momentanée, constater cette déchéance. Aussi la moins bonne des deux était-elle libre de se réjouir de plaisirs peu nobles. Gilberte se complaisait, car ils sortaient de ce quelle-même était à ce moment-là. Gilberte quon se demandait, vainement du reste, ce quon avait pu lui faire, pour la retrouver si différente. Allons, va, tu vas nous faire attendre», lui dit sa mère. Gilberte en cachant sa tête sous le bras de son père qui passa tendrement les doigts dans la chevelure blonde. Swann était un de ces hommes qui ayant vécu longtemps dans les illusions de lamour, ont vu le bien-être quils ont donné à nombre de femmes accroître le bonheur de celles-ci sans créer de leur part aucune reconnaissance, aucune tendresse envers eux; mais dans leur enfant ils croient sentir une affection qui, incarnée dans leur nom même, les fera durer après leur mort. Swann, qui continuerait à aimer le père disparu. Tu es une bonne fille» de ce ton attendri par linquiétude que nous inspire pour lavenir, la tendresse trop passionnée dun être destiné à nous survivre. Mais cest à cause de sa clarté même quelle ne le contentait point. Lintonation était si ingénieuse, dune intention, dun sens si définis, quelle semblait exister en elle-même et que toute artiste intelligente eût pu lacquérir. Berma quelle lavait trouvée, mais peut-on employer ce mot de «trouver», quand il sagit de quelque chose qui ne serait pas différent si on lavait reçu, quelque chose qui ne tient pas essentiellement à votre être puisquun autre peut ensuite le reproduire? Dieu, mais comme votre présence élève le niveau de la conversation! Guermantes lhabitude de recevoir les grands artistes comme de bons amis à qui on cherche seulement à faire manger les plats quils aiment, jouer aux jeux ou, à la campagne, se livrer aux sports qui leur plaisent. Il me semble que nous parlons bien dart», ajouta-t-il. Swann en me jetant un regard reconnaissant, par bonté et aussi parce quelle avait gardé ses anciennes aspirations vers une conversation plus intellectuelle. Javais dit à celui-ci tout ce que je ressentais avec une liberté qui mavait étonné et qui tenait à ce quayant pris avec lui, depuis des années (au cours de tant dheures de solitude et de lecture, où il nétait pour moi que la meilleure partie de moi-même), lhabitude de la sincérité, de la franchise, de la confiance, il mintimidait moins quune personne avec qui jaurais causé pour la première fois. Bergotte, que javais aimé dans ses livres ne devait pas être quelque chose dentièrement étranger et hostile à ma déception et à mon incapacité de lexprimer. Car mon intelligence devait être une, et peut-être même nen existe-t-il quune seule dont tout le monde est co-locataire, une intelligence sur laquelle chacun, du fond de son corps particulier porte ses regards, comme au théâtre, où si chacun a sa place, en revanche, il ny a quune seule scène. Mais si cétait la même intelligence que nous avions lui et moi à notre disposition, il devait, en me les entendant exprimer, se les rappeler, les aimer, leur sourire, gardant probablement, malgré ce que je supposais, devant son il intérieur, tout une autre partie de lintelligence que celle dont une découpure avait passé dans ses livres et daprès laquelle javais imaginé tout son univers mental. De même que les prêtres, ayant la plus grande expérience du cur, peuvent le mieux pardonner aux péchés quils ne commettent pas, de même le génie ayant la plus grande expérience de lintelligence peut le mieux comprendre les idées qui sont le plus opposées à celles qui forment le fond de ses propres uvres. Jaurais dû me dire tout cela (qui dailleurs na rien de très agréable, car la bienveillance des hauts esprits a pour corollaire lincompréhension et lhostilité des médiocres; or, on est beaucoup moins heureux de lamabilité dun grand écrivain quon trouve à la rigueur dans ses livres quon ne souffre de lhostilité dune femme quon na pas choisie pour son intelligence, mais quon ne peut sempêcher daimer). Il a dit à maman quil vous avait trouvé extrêmement intelligent. Gilberte nétait pas autre que ce que javais cru, si cette indifférence à ce quon ferait, cette sagesse, ce calme, cette douce soumission constante, ne cachaient pas au contraire des désirs très passionnés que par amour-propre elle ne voulait pas laisser voir et quelle ne révélait que par sa soudaine résistance quand ils étaient par hasard contrariés. Nos amis mont dit que vous étiez souffrant. Et puis malgré cela je ne vous plains pas trop, parce que je vois bien que vous devez avoir les plaisirs de lintelligence et cest probablement ce qui compte surtout pour vous, comme pour tous ceux qui les connaissent. Or, dans cet idéal de vie que je nosais lui confier, les plaisirs de lintelligence ne tenaient aucune place. Non, monsieur, les plaisirs de lintelligence sont bien peu de chose pour moi, ce nest pas eux que je recherche, je ne sais même pas si je les ai jamais goûtés. Vous croyez vraiment, me répondit-il. Eh bien, écoutez, si, tout de même, cela doit être cela que vous aimez le mieux, moi, je me le figure, voilà ce que je crois. Il ne me persuadait certes pas; pourtant je me sentais plus heureux, moins à létroit. Norpois, javais considéré mes moments de rêverie, denthousiasme, de confiance en moi, comme purement subjectifs et sans vérité. Bergotte qui avait lair de connaître mon cas, il semblait que le symptôme à négliger cétait au contraire mes doutes, mon dégoût de moi-même. Norpois, ôtait beaucoup de sa force à une condamnation que javais crue sans appel. Qui est-ce qui soccupe de votre santé? Mais ce nest pas ce quil vous faut! A supposer que cela nempêche pas dêtre un bon médecin, ce que jai peine à croire, cela empêche dêtre un bon médecin pour artistes, pour gens intelligents. Les gens comme vous ont besoin de médecins appropriés, je dirais presque de régimes, de médicaments particuliers. Cottard vous ennuiera et rien que lennui empêchera son traitement dêtre efficace. Et puis ce traitement ne peut pas être le même pour vous que pour un individu quelconque. Les trois quarts du mal des gens intelligents viennent de leur intelligence. Il leur faut au moins un médecin qui connaisse ce mal-là. Aussi ses calculs ne sont plus justes avec vous, léquilibre est rompu, cest toujours le petit ludion qui remonte. Il vous trouvera une dilatation de lestomac, il na pas besoin de vous examiner, puisquil la davance dans son il. Vous pouvez le voir, elle se reflète dans son lorgnon. Boulbon, qui est tout à fait intelligent. Cest un grand admirateur de vos uvres», lui répondis-je. Bergotte le savait et jen conclus que les esprits fraternels se rejoignent vite, quon a peu de vrais «amis inconnus». Cottard me frappa tout en étant contraire à tout ce que je croyais. Je ne minquiétais nullement de trouver mon médecin ennuyeux; jattendais de lui que, grâce à un art dont les lois méchappaient, il rendît au sujet de ma santé un indiscutable oracle en consultant mes entrailles. Et je ne tenais pas à ce que, à laide dune intelligence où jaurais pu le suppléer, il cherchât à comprendre la mienne, que je ne me représentais que comme un moyen indifférent en soi-même, de tâcher datteindre des vérités extérieures. Je doutais beaucoup que le gens intelligents eussent besoin dune autre hygiène que les imbéciles et jétais tout prêt à me soumettre à celle de ces derniers. Et comme je demandais sil était malade. On les voit, elles lui tordent la bouche. Regardez un jour le sourcil circonflexe quil a quand il rentre, pour voir qui il y a chez lui. Swann il prenait à tous moments avec eux. Mais hors de leur présence elle naurait pas prononcé une parole quils neussent pu entendre. Combray ne ressemblait au monde. Swann était déjà un acheminement vers lui, vers ses flots versatiles. Ce nétait pas encore la grande mer, cétait déjà la lagune. Bergotte en me quittant devant ma porte. Cest la phrase rituelle des gens du monde, par laquelle chaque fois le médisant est faussement rassuré. Bergotte car on ninvente pas tout ce quon dit, surtout dans les moments où on agit comme personnage social. Mais je ne la connaissais pas encore. Si vous ne voulez pas que ce soit répété, pourquoi le dites-vous? Cest la réponse des gens insociables, des «mauvaises têtes». Je ne létais pas: je minclinai en silence. Bergotte des relations qui restaient toujours obscurément littéraires et ne sortaient pas de son cabinet de travail, alors que moi, je venais de minstaller parmi les amis du grand écrivain, demblée et tranquillement, comme quelquun qui au lieu de faire la queue avec tout le monde pour avoir une mauvaise place, gagne les meilleures, ayant passé par un couloir fermé aux autres. Gilberte recevaient les amis de leur fille au milieu des choses précieuses quils possédaient et des intimités plus précieuses encore qui y étaient encadrées. Swann était indirectement à ladresse de mes parents. Bergotte, de memmener dîner chez lui, et que mes parents avaient refusé, disant que jétais trop jeune et trop nerveux pour «sortir». Luini, le charmant roi mage, au nez busqué, aux cheveux blonds, et avec lequel on lui avait trouvé autrefois paraît-il, une grande ressemblance. Swann à quelque «politesse» énorme et décisive, cette faveur ne parut pas très appréciée par eux. Il ne manquait plus que cela! Cela prouve bien que cest un esprit faux et malveillant. Mon pauvre fils tu navais pas déjà beaucoup de sens commun, je suis désolé de te voir tombé dans un milieu qui va achever de te détraquer. Swann avait été loin denchanter mes parents. Bergotte leur apparut comme une conséquence néfaste, mais naturelle, dune première faute, de la faiblesse quils avaient eue et que mon grand-père eût appelée un «manque de circonspection». Norpois, mavait trouvé extrêmement intelligent. Quand mon père, en effet, trouvait quune personne, un de mes camarades par exemple, était dans une mauvaise voie comme moi en ce moment si celui-là avait alors lapprobation de quelquun que mon père nestimait pas, il voyait dans ce suffrage la confirmation de son fâcheux diagnostic. Le mal ne lui en apparaissait que plus grand. Bergotte avait dit de moi, rien ne pouvait plus quand même effacer limpression quavaient éprouvée mes parents, quelle fût encore un peu plus mauvaise navait pas grande importance. Dailleurs ils me semblaient si injustes, tellement dans lerreur, que non seulement je navais pas lespoir, mais presque pas le désir de les ramener à une vue plus équitable. Swann quil mavait trouvé extrêmement intelligent. Bergotte, préjugé contre lequel tous les plus beaux raisonnements que jaurais pu faire, tous les éloges que je lui aurais décernés, seraient demeurés vains. Il a dit quil te trouvait intelligent, dit ma mère. Cela me fait plaisir parce que cest un homme de talent? Bergotte ne pouvait guère lutter plus longtemps que la fausseté de son jugement. On dit tant de choses. Norpois est tout ce quil y a de plus gentil, mais il nest pas toujours très bienveillant, surtout pour les gens qui ne sont pas de son bord. Cest vrai, je lavais aussi remarqué», répondit mon père. Bergotte puisquil a trouvé mon petit enfant gentil», reprit maman tout en caressant avec ses doigts mes cheveux et en attachant sur moi un long regard rêveur. Gilberte à goûter quand jaurais des amis. Mais je nosais pas le faire pour deux raisons. Gilberte, on ne servait jamais que du thé. A la maison au contraire, maman tenait à ce quà côté du thé il y eût du chocolat. Gilberte ne trouvât cela commun et nen conçût un grand mépris pour nous. Lautre raison fut une difficulté de protocole que je ne pus jamais réussir à lever. Comment va madame votre mère? Mais maman ne voulut rien entendre. Mais elle ne te connaît pas davantage. Je ne te dis pas, mais nous ne sommes pas obligés de faire exactement de même en tout. Swann avant de mintroduire au salon. Je louvris, à lintérieur était une carte sur laquelle on mindiquait la dame à qui je devais offrir le bras pour aller à table. Il compléta ce service en men rendant un second que je ne devais apprécier que beaucoup plus tard: ce fut lui qui me conduisit pour la première fois dans une maison de passe. Il mavait bien dit quil y avait beaucoup de jolies femmes quon peut posséder. Mais je leur attribuais une figure vague, que les maisons de passe devaient me permettre de remplacer par des visages particuliers. Bloch me conduisit et où il nallait plus dailleurs lui-même depuis longtemps était dun rang trop inférieur, le personnel était trop médiocre et trop peu renouvelé pour que jy puisse satisfaire danciennes curiosités ou contracter de nouvelles. La patronne de cette maison ne connaissait aucune des femmes quon lui demandait et en proposait toujours dont on naurait pas voulu. Pensez donc mon petit, une juive, il me semble que ça doit être affolant! Rachel, que japerçus sans quelle me vît, était brune, pas jolie, mais avait lair intelligent, et non sans passer un bout de langue sur ses lèvres, souriait dun air plein dimpertinence aux michés quon lui présentait et que jentendais entamer la conversation avec elle. Alors cest entendu, demain je suis libre, si vous avez quelquun, vous noublierez pas de me faire chercher. Et ces mots mavaient empêché de voir en elle une personne parce quils me lavaient fait classer immédiatement dans une catégorie générale de femmes dont lhabitude commune à toutes était de venir là le soir voir sil ny avait pas un louis ou deux à gagner. Si vous avez besoin de moi», ou «si vous avez besoin de quelquun. Vous verrez que vous ne le regretterez pas. Une fois je faillis me décider, mais elle était «sous presse», une autre fois entre les mains du «coiffeur», un vieux monsieur qui ne faisait rien dautre aux femmes que verser de lhuile sur leurs cheveux déroulés et les peigner ensuite. Et je me lassai dattendre bien que quelques habituées fort humbles, soi-disant ouvrières, mais toujours sans travail, fussent venues me faire de la tisane et tenir avec moi une longue conversation à laquelle, malgré le sérieux des sujets traités, la nudité partielle ou complète de mes interlocutrices donnait une savoureuse simplicité. Je ne les voyais jamais car le manque de place avait empêché mes parents de les laisser entrer chez nous et ils étaient entassés dans un hangar. Combray, mapparurent, suppliciées par le contact cruel auquel je les avais livrés sans défense! Jaurais fait violer une morte que je naurais pas souffert davantage. Je ne retournai plus chez lentremetteuse, car ils me semblaient vivre et me supplier, comme ces objets en apparence inanimés dun conte persan, dans lesquels sont enfermées des âmes qui subissent un martyre et implorent leur délivrance. Si jétais monsieur votre père, je vous ferais donner un conseil judiciaire. Gilberte et pour ne pas la quitter que javais décidé de ne pas entrer dans les ambassades. Ce nest jamais quà cause dun état desprit qui nest pas destiné à durer quon prend des résolutions définitives. Gilberte et rayonnait en ses parents, en sa maison, me rendant indifférent à tout le reste, cette substance pourrait être libérée, émigrer dans un autre être. Vraiment la même substance et pourtant devant avoir sur moi de tout autres effets. Car la même maladie évolue; et un délicieux poison nest plus toléré de même, quand avec les années, a diminué la résistance du cur. Bergotte mavait reconnue se manifestât par quelque travail remarquable. Mais quand leur demeure me fut ouverte, à peine je métais assis à mon bureau de travail que je me levais et courais chez eux. Et une fois que je les avais quittés et que jétais rentré à la maison, mon isolement nétait quapparent, ma pensée ne pouvait plus remonter le courant du flux de paroles par lequel je métais laissé machinalement entraîner pendant des heures. Swann et pour donner plus dintérêt au jeu, je tenais la place de ces partenaires absents, je me posais à moi-même des questions fictives choisies de telle façon que mes traits brillants ne leur servissent que dheureuse répartie. Silencieux, cet exercice était pourtant une conversation et non une méditation, ma solitude une vie de salon mentale où cétait non ma propre personne mais des interlocuteurs imaginaires qui gouvernaient mes paroles et où jéprouvais à former, au lieu des pensées que je croyais vraies celles qui me venaient sans peine, sans régression du dehors vers le dedans, ce genre de plaisir tout passif qui trouve à rester tranquille quelquun qui est alourdi par une mauvaise digestion. Si javais été moins décidé à me mettre définitivement au travail, jaurais peut-être fait un effort pour commencer tout de suite. Mais puisque ma résolution était formelle, et quavant vingt-quatre heures, dans les cadres vides de la journée du lendemain où tout se plaçait si bien parce que je ny étais pas encore, mes bonnes dispositions se réaliseraient aisément, il valait mieux ne pas choisir un soir où jétais mal disposé pour un début auquel les jours suivants, hélas! De la part de qui avait attendu des années, il eût été puéril de ne pas supporter un retard de trois jours. Certain que le surlendemain jaurais déjà écrit quelques pages, je ne disais plus un seul mot à mes parents de ma décision; jaimais mieux patienter quelques heures, et apporter à ma grandmère consolée et convaincue, de louvrage en train. Malheureusement le lendemain nétait pas cette journée extérieure et vaste que javais attendue dans la fièvre. Quand il était fini, ma paresse et ma lutte pénible contre certains obstacles internes avait simplement duré vingt-quatre heures de plus. Et au bout de quelques jours, mes plans nayant pas été réalisés, je navais plus le même espoir quils le seraient immédiatement, partant, plus autant de courage pour subordonner tout à cette réalisation: je recommençais à veiller, nayant plus pour mobliger à me coucher de bonne heure un soir, la vision certaine de voir luvre commencée le lendemain matin. Elle sentit que son scepticisme venait de heurter à laveugle une volonté. Pardon, je ne dirai plus rien. Et pour que je ne me décourageasse pas, massura que du jour où je serais bien portant, le travail viendrait tout seul par surcroît. A mes parents il semblait presque que tout en étant paresseux, je menais, puisque cétait dans le même salon quun grand écrivain, la vie la plus favorable au talent. Et pourtant que quelquun puisse être dispensé de faire ce talent soi-même, par le dedans, et le reçoive dautrui, est aussi impossible que se faire une bonne santé (malgré quon manque à toutes les règles de lhygiène et quon commette les pires excès) rien quen dînant souvent en ville avec un médecin. Est-ce que vous trouvez que ce quil écrit nest pas bien. Cela sera même mieux bientôt, ajoutait-elle, car il est plus aigu, plus concentré dans le journal que dans le livre où il délaie un peu. Ce sera tout à fait «the right man in the right place. Venez, il vous dira mieux que personne ce quil faut faire. Gilberte comme je voulais, avec ravissement, sinon avec calme. Il ne peut pas y en avoir dans lamour, puisque ce quon a obtenu nest jamais quun nouveau point de départ pour désirer davantage. Tant que je navais pu aller chez elle, les yeux fixés vers cet inaccessible bonheur, je ne pouvais même pas imaginer les causes nouvelles de trouble qui my attendaient. Une fois la résistance de ses parents brisée, et le problème enfin résolu, il recommença à se poser, chaque fois dans dautres termes. En ce sens cétait bien en effet chaque jour une nouvelle amitié qui commençait. Gilberte des choses capitales, desquelles notre amitié dépendait, et ces choses nétaient jamais les mêmes. Mais enfin jétais heureux et aucune menace ne sélevait plus contre mon bonheur. Jaurais pourtant dû être tourmenté par ce qui, au contraire, me rassurait, par ce que je croyais du bonheur. Cest, dans lamour, un état anormal, capable de donner tout de suite, à laccident, le plus simple en apparence et qui peut toujours survenir, une gravité que par lui-même cet accident ne comporterait pas. Ce qui rend si heureux, cest la présence dans le cur de quelque chose dinstable, quon sarrange perpétuellement à maintenir et dont on ne saperçoit presque plus tant quil nest pas déplacé. En réalité, dans lamour il y a une souffrance permanente, que la joie neutralise, rend virtuelle, ajourne, mais qui peut à tout moment devenir ce quelle serait depuis longtemps si lon navait pas obtenu ce quon souhaitait, atroce. Il est vrai que quand je tenais trop à la voir je navais quà me faire inviter par ses parents qui étaient de plus en plus persuadés de mon excellente influence sur elle. Malheureusement à certains signes dimpatience que celle-ci laissait échapper quand son père me faisait venir en quelque sorte malgré elle, je me demandai si ce que javais considéré comme une protection pour mon bonheur nétait pas au contraire la raison secrète pour laquelle il ne pourrait durer. Gilberte, il pleuvait; elle était invitée à une leçon de danses chez des gens quelle connaissait trop peu pour pouvoir memmener avec elle. Javais pris à cause de lhumidité plus de caféine que dhabitude. Gilberte en ôtant ses affaires, je compris que sa mère avait involontairement accéléré lévolution, peut-être jusque-là possible encore à arrêter, qui détachait peu à peu de moi mon amie. Odette, elle se mit à parler anglais à sa fille. Gilberte, comme si un génie malfaisant avait emmené loin de moi mon amie. Dans une langue que nous savons, nous avons substitué à lopacité des sons la transparence des idées. Mais une langue que nous ne savons pas est un palais clos dans lequel celle que nous aimons peut nous tromper, sans que, restés au dehors et désespérément crispés dans notre impuissance, nous parvenions à rien voir, à rien empêcher. Telle cette conversation en anglais dont je neusse que souri un mois auparavant et au milieu de laquelle quelques noms propres français ne laissaient pas daccroître et dorienter mes inquiétudes, avait, tenue à deux pas de moi par deux personnes immobiles, la même cruauté, me faisait aussi délaissé et seul, quun enlèvement. Gilberte, dépouillé de toute joie, nu, saccagé, sembla tout laprès-midi vouer un regret mélancolique au pas-de-quatre que ma présence lempêchait daller danser, et défier toutes les créatures, à commencer par moi, de comprendre les raisons subtiles qui avaient déterminé chez elle une inclination sentimentale pour le boston. Elle se borna à échanger, par moments, avec moi, sur le temps quil faisait, la recrudescence de la pluie, lavance de la pendule, une conversation ponctuée de silences et de monosyllabes où je mentêtais moi-même, avec une sorte de rage désespérée, à détruire les instants que nous aurions pu donner à lamitié et au bonheur. Gilberte dêtre dupe de la banalité de mes réflexions et de lindifférence de mon accent. Gilberte devait bien sentir que si, après le lui avoir déjà dit trois fois, je métais hasardé une quatrième à lui répéter que les jours diminuaient, jaurais eu de la peine à me retenir à fondre en larmes. Quand elle était ainsi, quand un sourire ne remplissait pas ses yeux et ne découvrait pas son visage, on ne peut dire de quelle désolante monotonie étaient empreints ses yeux tristes et ses traits maussades. Sa figure, devenue presque livide, ressemblait alors à ces plages ennuyeuses où la mer retirée très loin vous fatigue dun reflet toujours pareil que cerne un horizon immuable et borné. Cest vous qui nêtes pas gentil», me répondit-elle. Alors je sentis ce quil y avait de douloureux pour moi à ne pouvoir atteindre cet autre plan, plus insaisissable, de sa pensée, que décrivait son rire. Non, non, je ne me laisse pas prendre à tout ce que vous me dites, je sais que vous êtes fou de moi, mais cela ne me fait ni chaud ni froid, car je me fiche de vous. Mais je me disais quaprès tout le rire nest pas un langage assez déterminé pour que je pusse être assuré de bien comprendre celui-là. Mais en quoi ne suis-je pas gentil, lui demandai-je, dites-le moi, je ferai tout ce que vous voudrez. Non cela ne servirait à rien, je ne peux pas vous expliquer. Un instant jeus peur quelle crût que je ne laimasse pas, et ce fut pour moi une autre souffrance, non moins vive, mais qui réclamait une dialectique différente. Si vous saviez le chagrin que vous me faites, vous me le diriez. Mais ce chagrin qui, si elle avait douté de mon amour eût dû la réjouir, lirrita au contraire. Je vous aimais vraiment, vous verrez cela un jour» (ce jour, où les coupables assurent que leur innocence sera reconnue et qui, pour des raisons mystérieuses, nest jamais celui où on les interroge), jeus le courage de prendre subitement la résolution de ne plus la voir, et sans le lui annoncer encore, parce quelle ne maurait pas cru. Un chagrin causé par une personne quon aime peut être amer, même quand il est inséré au milieu de préoccupations, doccupations, de joies, qui nont pas cet être pour objet et desquelles notre attention ne se détourne que de temps en temps pour revenir à lui. Mais quand un tel chagrin naît comme cétait le cas pour celui-ci à un moment où le bonheur de voir cette personne nous remplit tout entiers, la brusque dépression qui se produit alors dans notre âme jusque-là ensoleillée, soutenue et calme, détermine en nous une tempête furieuse contre laquelle nous ne savons pas si nous serons capables de lutter jusquau bout. Jallais passer par une de ces conjonctures difficiles en face desquelles il arrive généralement quon se trouve à plusieurs reprises dans la vie et auxquelles bien quon nait pas changé de caractère, de nature notre nature qui crée elle-même nos amours, et presque les femmes que nous aimons, et jusquà leurs fautes on ne fait pas face de la même manière à chaque fois, cest-à-dire à tout âge. Dans lun, il y a notre désir de ne pas déplaire, de ne pas paraître trop humble à lêtre que nous aimons sans parvenir à le comprendre, mais que nous trouvons plus habile de laisser un peu de côté pour quil nait pas ce sentiment de se croire indispensable qui le détournerait de nous; de lautre côté, il y a une souffrance non pas une souffrance localisée et partielle qui ne pourrait au contraire être apaisée que si renonçant à plaire à cette femme et à lui faire croire que nous pouvons nous passer delle, nous allions la retrouver. Quon retire du plateau où est la fierté une petite quantité de volonté quon a eu la faiblesse de laisser suser avec lâge, quon ajoute dans le plateau où est le chagrin une souffrance physique acquise et à qui on a permis de saggraver, et au lieu de la solution courageuse qui laurait emporté à vingt ans, cest lautre, devenue trop lourde et sans assez de contre-poids, qui nous abaisse à cinquante. Dautant plus que les situations tout en se répétant changent, et quil y a chance pour quau milieu ou à la fin de la vie on ait eu pour soi-même la funeste complaisance de compliquer lamour dune part dhabitude que ladolescence, retenue par dautres devoirs, moins libre de soi-même, ne connaît pas. Gilberte une lettre où je laissais tonner ma fureur, non sans pourtant jeter la bouée, de quelques mots placés comme au hasard, et où mon amie pourrait accrocher une réconciliation; un instant après le vent ayant tourné, cétait des phrases tendres que je lui adressais pour la douceur de certaines expressions désolées, de tels «jamais plus», si attendrissants pour ceux qui les emploient, si fastidieux pour celle qui les lira, soit quelle les croit mensongers et traduise «jamais plus» par «ce soir même, si vous voulez bien de moi» ou quelle les croie vrais et lui annonçant alors une de ces séparations définitives qui nous sont si parfaitement égales dans la vie quand il sagit dêtres dont nous ne sommes pas épris. Mais puisque nous sommes incapables tandis que nous aimons dagir en dignes prédécesseurs de lêtre prochain que nous serons et qui naimera plus, comment pourrions-nous tout à fait imaginer létat desprit dune femme à qui même si nous savions que nous lui sommes indifférents, nous avons perpétuellement fait tenir dans nos rêveries, pour nous bercer dun beau songe ou nous consoler dun gros chagrin, les mêmes propos que si elle nous aimait. Devant les pensées, les actions dune femme que nous aimons, nous sommes aussi désorientés que le pouvaient être devant les phénomènes de la nature, les premiers physiciens (avant que la science fût constituée et eût mis un peu de lumière dans linconnu). Ou pis encore, comme un être pour lesprit de qui le principe de causalité existerait à peine, un être qui ne serait pas capable détablir un lien entre un phénomène et un autre et devant qui le spectacle du monde serait incertain comme un rêve. Certes je mefforçais de sortir de cette incohérence, de trouver des causes. Gilberte et celle non seulement que javais pour elle, mais quelle-même avait pour les autres êtres que moi, disproportion qui, si je leusse omise, eût risqué de me faire prendre une simple amabilité de mon amie pour un aveu passionné, une démarche grotesque et avilissante de ma part pour le simple et gracieux mouvement qui vous dirige vers de beaux yeux. Gilberte à un rendez-vous, un mouvement de mauvaise humeur, une hostilité irrémédiable. Swann, heureux, mais de la même façon que ceux qui sétant tourmentés longtemps à cause dun voyage quils ne voulaient pas faire, ne vont pas plus loin que la gare, et rentrent chez eux défaire leur malle. Gilberte, autant de mal que si jeusse dû réaliser ce projet et que, puisque au contraire cétait pour finir par retourner chez elle, jaurais pu faire léconomie de tant de velléités et dacceptations douloureuses. Monsieur, mademoiselle est sortie, je peux affirmer à monsieur que je ne mens pas. Si monsieur veut se renseigner, je peux faire venir la femme de chambre. Monsieur pense bien que je ferais tout ce que je pourrais pour lui faire plaisir et que si mademoiselle était là, je mènerais tout de suite monsieur auprès delle. Elle allait certainement mécrire pour sexcuser. Malgré cela, je ne retournerais pas tout de suite la voir, afin de lui prouver que je pouvais vivre sans elle. Gilberte serait une chose dont je pourrais plus aisément me priver pendant quelque temps, parce que je serais sûr de la retrouver dès que je le voudrais. Ce quil me fallait pour supporter moins tristement labsence volontaire, cétait sentir mon cur débarrassé de la terrible incertitude si nous nétions pas brouillés pour toujours, si elle nétait pas fiancée, partie, enlevée. De sorte que durant cette triste semaine déjà lointaine, javais supporté ma tristesse avec calme parce quelle nétait mêlée ni de crainte ni despérance. Maintenant, au contraire, cétait ce dernier sentiment qui presque autant que la crainte rendait ma souffrance intolérable. Gilberte le soir même, javais fait la part de sa négligence, de ses occupations, je ne doutais pas den trouver une delle dans le courrier du matin. Gilberte ou bien rien, ce qui nétait pas pire, les preuves damitié dune autre me rendant plus cruelles celles de son indifférence. Je me remettais à espérer pour le courrier de laprès-midi. Swann ne pouvant plus venir, il fallait remettre au lendemain matin lespoir dêtre rassuré, et ainsi parce que je croyais que ma souffrance ne durerait pas, jétais obligé pour ainsi dire de la renouveler sans cesse. Le chagrin était peut-être le même, mais au lieu de ne faire, comme autrefois, que prolonger uniformément une émotion initiale, recommençait plusieurs fois par jour en débutant par une émotion si fréquemment renouvelée quelle finissait elle, état tout physique, si momentané par se stabiliser, si bien que les troubles causés par lattente ayant à peine le temps de se calmer avant quune nouvelle raison dattendre survint, il ny avait plus une seule minute par jour où je ne fusse dans cette anxiété quil est pourtant si difficile de supporter pendant une heure. Ainsi ma souffrance était infiniment plus cruelle quau temps de cet ancien 1er janvier, parce que cette fois il y avait en moi au lieu de lacceptation pure et simple de cette souffrance, lespoir, à chaque instant, de la voir cesser. Gilberte, dans lintérêt même de mon amour, et parce que je souhaitais avant tout quelle ne conservât pas de moi un souvenir dédaigneux. Gilberte de mon indifférence, me semblait-il, que ne ferait le ton dindifférence quon affecte seulement envers celle quon aime. Quand mieux quavec des paroles, par des actions indéfiniment répétées, je lui aurais prouvé que je navais pas de goût à la voir, peut-être en retrouverait-elle pour moi. Je le savais, mais je ne pouvais pas le lui dire; elle aurait cru que si je prétendais que je cesserais de laimer en restant trop longtemps sans la voir, cétait à seule fin quelle me dît de revenir vite auprès delle. Gilberte et jétais sûr quelle entendrait ensuite parler de moi et dune façon qui lui montrerait que je ne tenais pas à elle. Et je trouvais, comme tous ceux qui souffrent, que ma triste situation aurait pu être pire. Gilberte, je me disais toujours, bien que décidé à ne pas user de cette faculté, que si jamais ma douleur était trop vive, je pourrais la faire cesser. Je nétais malheureux quau jour le jour. Gilberte menverrait bien un jour, mapporterait peut-être elle-même. La constante vision de ce bonheur imaginaire maidait à supporter la destruction du bonheur réel. Pour les femmes qui ne nous aiment pas, comme pour les «disparus», savoir quon na plus rien à espérer nempêche pas de continuer à attendre. On vit aux aguets, aux écoutes; des mères dont le fils est parti en mer pour une exploration dangereuse se figurent à toute minute et alors que la certitude quil a péri est acquise depuis longtemps, quil va entrer miraculeusement sauvé, et bien portant. Et cette attente, selon la force du souvenir et la résistance des organes ou bien les aide à traverser les années au bout desquelles elles supporteront que leur fils ne soit plus, doublier peu à peu et de survivre ou bien les fait mourir. Dautre part, mon chagrin était un peu consolé par lidée quil profitait à mon amour. Swann, à être certain de labsence de sa fille, cela tenait peut-être autant quà ma résolution dêtre brouillé avec elle, à cet espoir de réconciliation qui se superposait à ma volonté de renoncement (bien peu sont absolus, au moins dune façon continue, dans cette âme humaine dont une des lois, fortifiée par les afflux inopinés de souvenirs différents, est lintermittence) et me masquait ce quelle avait de trop cruel. Cet espoir je savais bien ce quil avait de chimérique. Nous sommes tous obligés pour rendre la réalité supportable, dentretenir en nous quelques petites folies. Si je métais trouvé face à face avec elle chez sa mère nous aurions peut-être échangé des paroles irréparables qui eussent rendu définitive notre brouille, tué mon espérance et dautre part en créant une anxiété nouvelle, réveillé mon amour et rendu plus difficile ma résignation. Choufleury, où vous vous ennuieriez parce que jai trop de monde, mais les autres jours où vous me trouverez toujours un peu tard. Javais donc lair, en allant la voir, de nobéir que longtemps après à un désir anciennement exprimé par elle. Gilberte et où pourtant je ne penserais quà elle. Swann), suffisaient à illuminer la rue et à faire lever les yeux au passant qui rattachait à leur clarté comme à sa cause apparente et voilée la présence devant la porte de quelques coupés bien attelés. Le passant croyait, et non sans un certain émoi, à une modification survenue dans cette cause mystérieuse, quand il voyait lun de ces coupés, se mettre en mouvement; mais cétait seulement un cocher qui, craignant que ses bêtes prissent froid leur faisait faire de temps à autre des allées et venues dautant plus impressionnantes que les roues caoutchoutées donnaient au pas des chevaux un fond de silence sur lequel il se détachait plus distinct et plus explicite. Japon dans un vase de cristal à long col qui ne pourrait pas contenir une fleur de plus, il semble, à cause de la profusion des plantes dappartement quon avait alors, et du manque absolu de stylisation dans leur arrangement, avoir dû, chez les maîtresses de maison, répondre plutôt à quelque vivante et délicieuse passion pour la botanique quà un froid souci de morte décoration. Lili, lhéroïne de louvrage, les enchantait à tel point que, devenus maintenant presque vieillards, ils se demandaient si dans ces années fortunées lhiver nétait pas la plus belle des saisons. Enfin, au fond de ce jardin dhiver, à travers les arborescences despèces variées qui de la rue faisaient ressembler la fenêtre éclairée au vitrage de ces serres denfants, dessinées ou réelles, le passant, se hissant sur ses pointes, apercevait généralement un homme en redingote, un gardenia ou un illet à la boutonnière, debout devant une femme assise, tous deux vagues, comme deux intailles dans une topaze, au fond de latmosphère du salon, ambrée par le samovar, importation récente alors de vapeurs qui sen échappent peut-être encore aujourdhui, mais quà cause de lhabitude personne ne voit plus. Vous me trouverez tous les jours un peu tard, venez prendre le thé», de sorte quelle accompagnait dun sourire fin et doux ces mots prononcés par elle avec un accent anglais momentané et desquels son interlocuteur prenait bonne note en saluant dun air grave, comme sils avaient été quelque chose dimportant et de singulier qui commandât la déférence et exigeât de lattention. Une grande cocotte, comme elle avait été, vit beaucoup pour ses amants, cest-à-dire chez elle, ce qui peut la conduire à vivre pour elle. Les choses que chez une honnête femme on voit et qui certes peuvent lui paraître, à elle aussi, avoir de limportance, sont celles, en tous cas, qui pour la cocotte en ont le plus. Le point culminant de sa journée est celui non pas où elle shabille pour le monde, mais où elle se déshabille pour un homme. Il lui faut être aussi élégante en robe de chambre, en chemise de nuit, quen toilette de ville. Dautres femmes montrent leurs bijoux, elle, elle vit dans lintimité de ses perles. Ce genre dexistence impose lobligation, et finit par donner le goût dun luxe secret, cest-à-dire bien près dêtre désintéressé. Verdurin sétait fait un salon cétait parce quon était toujours sûr de pouvoir la rencontrer chez elle à la même heure. Elle simaginait elle-même en avoir un, du même genre, mais plus libre, «senza rigore», aimait-elle à dire. Swann qui lavait suivie dans sa sécession et sa retraite, selon une version quon comprend quelle eût réussi à accréditer auprès de nouveaux venus, ignorants du passé, mais non auprès delle-même. Mais certains rôles favoris sont par nous joués tant de fois devant le monde, et ressassés en nous-mêmes, que nous nous référons plus aisément à leur témoignage fictif quà celui dune réalité presque complètement oubliée. Chine, blanche comme une première neige, parfois aussi dans un de ces longs tuyautages de mousseline de soie, qui ne semblent quune jonchée de pétales roses ou blancs et quon trouverait aujourdhui peu appropriés à lhiver, et bien à tort. Car ces étoffes légères et ces couleurs tendres donnaient à la femme dans la grande chaleur des salons dalors fermés de portières et desquels ce que les romanciers mondains de lépoque trouvaient à dire de plus élégant, cest quils étaient «douillettement capitonnés» le même air frileux, quaux roses qui pouvaient y rester à côté delle, malgré lhiver, dans lincarnat de leur nudité, comme au printemps. Swann jadis neût pu en voir chez elle. Chine, ou dun rouge métallique comme son samovar, ils superposaient à celle du salon une décoration supplémentaire, dun coloris aussi riche, aussi raffiné, mais vivante et qui ne durerait que quelques jours. Swann, séteignant dans le ciel, je retrouvais prolongés, transposés dans la palette enflammée des fleurs. Comme des feux arrachés par un grand coloriste à linstabilité de latmosphère et du soleil, afin quils vinssent orner une demeure humaine, ils minvitaient, ces chrysanthèmes, et malgré toute ma tristesse à goûter avidement pendant cette heure du thé les plaisirs si courts de novembre dont ils faisaient flamber près de moi la splendeur intime et mystérieuse. Mais non, il nest pas tard, ne regardez pas la pendule, ce nest pas lheure, elle ne va pas; quest-ce que vous pouvez avoir de si pressé à faire»; et elle offrait une tartelette de plus à la femme du professeur qui gardait son porte-cartes à la main. Cest ce que je me dis toujours, avec ma petite jugeotte, dans mon for intérieur! Odette sur la réserve sinon sur ce quelle appelait la «défensive», car elle employait toujours un langage noble pour les choses les plus simples. Odette, il y a des siècles, des éternités que je ne vous ai vue. Vous voyez que je plaide coupable, mais il faut vous dire, ajoutait-elle dun air pudibond et vague, car quoique femme de médecin elle naurait pas oser parler sans périphrases de rhumatismes ou de coliques néphrétiques, que jai eu bien des petites misères. Et puis jai eu une crise dans ma domesticité mâle. Vatel qui, je crois, cherchait dailleurs une place plus lucrative. Mais son départ a failli entraîner la démission de tout le ministère. Ma femme de chambre ne voulait pas rester non plus, il y a eu des scènes homériques. Malgré tout, jai tenu ferme le gouvernail, et cest une véritable leçon de choses qui naura pas été perdue pour moi. Je vous ennuie avec ces histoires de serviteurs mais vous savez comme moi quel tracas cest dêtre obligée de procéder à des remaniements dans son personnel. Et nous ne verrons pas votre délicieuse fille», demandait-elle. Je crois quelle vous a écrit pour que vous veniez la voir demain. Non, je lui écrirai un mot ce soir, du reste. Gilberte et dont elle parlait de moi. Vraiment vous ne voulez pas demain? Mais après tout pourquoi pas, puisque cest sa mère elle-même qui me le propose. Mais aussitôt je retombais dans ma tristesse. Gilberte pensât que mon indifférence de ces derniers temps avait été simulée et jaimais mieux prolonger la séparation. Bontemps se plaignait de lennui que lui causaient les femmes des hommes politiques, car elle affectait de trouver tout le monde assommant et ridicule, et dêtre désolée de la position de son mari. Cottard qui elle, au contraire, était pleine de bienveillance pour chacun et de respect pour toutes les obligations. Ah, vous avez de la vertu! Moi, au ministère, nest-ce pas, je suis obligée, naturellement. Vous ne savez pas ce quelle est effrontée cette petite. Finances qui disait quelle ne sy connaissait pas en cuisine. Mais, madame, lui a répondu ma nièce avec son plus gracieux sourire, vous devriez pourtant savoir ce que cest puisque votre père était marmiton. Comme ça, vlan dans la figure, vlan, elle ne lui a pas envoyé dire. Et elle ne mavait prévenue de rien cette petite masque, elle est rusée comme un singe. Vous avez de la chance de pouvoir vous retenir; jenvie les gens qui savent déguiser leur pensée. Dabord, je ny ai pas les mêmes droits que vous, ajoutait-elle dune voix un peu plus forte quelle prenait, afin de les souligner, chaque fois quelle glissait dans la conversation quelquune de ces amabilités délicates, de ces ingénieuses flatteries qui faisaient ladmiration et aidaient à la carrière de son mari. Et puis je fais avec plaisir tout ce qui peut être utile au professeur. Mais, madame, il faut pouvoir. Guerre faire des grimaces, immédiatement je me mets à limiter. Cest terrible davoir un tempérament comme ça. Cottard, jai entendu dire quelle avait des tics; mon mari connaît aussi quelquun de très haut placé et naturellement, quand ces messieurs causent entre eux. Mais tenez, madame, cest encore comme le chef du protocole qui est bossu, cest réglé, il nest pas depuis cinq minutes chez moi que je vais toucher sa bosse. Mon mari dit que je le ferai révoquer. Je suis sûre que je vous scandalise parce que vous êtes bonne, moi javoue que rien ne mamuse comme les petites méchancetés. Sans cela la vie serait bien monotone. Mais vous me semblez bien belle? Du reste cest un retapage. Comment, mais cest pour rien, cest donné. On mavait dit trois fois autant. Histoire, concluait la femme du docteur. Agrigente qui est avec moi dans mon cabinet demande sil pourrait venir vous présenter ses hommages. Odette avec satisfaction sans se départir dun calme qui lui était dautant plus facile quelle avait toujours, même comme cocotte, reçu des hommes élégants. Odette, il lui avait demandé de ne plus fréquenter le petit clan (il avait pour cela bien des raisons et sil nen avait pas eu, leût fait tout de même par obéissance à une loi dingratitude qui ne souffre pas dexception et qui faisait ressortir limprévoyance de tous les entremetteurs ou leur désintéressement). Swann comme les enfants chéris de la maison. Swann, était dépourvu de talent, et malgré cela elle cherchait suivant une expression qui lui était chère, à lattirer), le petit groupe avait aussi ses «ultras». Verdurin et il napprécierait pas beaucoup que jen fasse ma fréquentation habituelle. Verdurin dans une illusion inverse. Non que ce salon eût même seulement commencé alors de devenir ce que nous le verrons être un jour. Verdurin nen était même pas encore à la période dincubation où on suspend les grandes fêtes dans lesquelles les rares éléments brillants récemment acquis seraient noyés dans trop de tourbe et où on préfère attendre que le pouvoir générateur des dix justes quon a réussi à attirer en ait produit septante fois dix. Dabord elle nen a pas les éléments, elle ne connaît personne. Ensuite il faut lui rendre cette justice que cela lui plaît ainsi. Non, ce quelle aime ce sont ses mercredis, les causeurs agréables. Verdurin était elle-même un salon. Odette nous allons vous laisser. Cottard que la patronne appelait par son prénom. Verdurin qui ne pouvait supporter la pensée quune fidèle allait rester là au lieu de la suivre. Bontemps lui avait faite de la ramener dans sa voiture à cocarde. Javoue que je suis particulièrement reconnaissante aux amies qui veulent bien me prendre avec elles dans leur véhicule. Cest une véritable aubaine pour moi qui nai pas dautomédon. Crécy vous nêtes pas près de chez vous. Crécy, jai encore failli de me tromper. Odette, ne faisait pas que faillir et se trompait exprès. Odette, dhabiter ce quartier perdu. Il me semble que je ne serais quà moitié tranquille le soir pour rentrer. Et puis cest si humide. Vous navez pas de rats au moins? Tant mieux, on mavait dit cela. Je suis bien aise de savoir que ce nest pas vrai, parce que jen ai une peur épouvantable et que je ne serais pas revenue chez vous. Au revoir ma bonne chérie, à bientôt, vous savez comme je suis heureuse de vous voir. Swann se levait pour la reconduire. Lemaître il y avait lautre jour un grand arbuste rose qui ma fait faire une folie. Mais par pudeur elle se refusa à donner des renseignements plus précis sur le prix de larbuste et dit seulement que le professeur «qui navait pourtant pas la tête près du bonnet» avait tiré flamberge au vent et lui avait dit quelle ne savait pas la valeur de largent. Odette qui sefforçait davoir de lesprit et de conduire la conversation, chez elle, où elle se sentait plus à laise que dans le petit clan. Lachaume devient vraiment trop cher; ses prix sont excessifs, savez-vous, ses prix je les trouve inconvenants!
Voir À l'ombre des jeunes filles en fleur, by Marcel Proust (volume1)

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